II. Dieu est silence, pour l’entendre il faut faire silence

q  F. Carrillo : « Le silence est précieux, car il est la métaphore de l’intériorité. » (Le silence, un artisanat du quotidien, in Itinéraires N° 55, 2006, p. 3.)

q  L. Lavelle : « Chaque atome de silence est la chance d’un fruit mûr. » (in B. Sesboué, Quand Dieu se tait, Christus N° 194, p. 164)

q  Le silence est un élément vital pour la prière, mais aussi pour la vie en soi : car il est la porte d’entrée sur l’intériorité, la porte d’entrée sur le Cœur profond, la porte d’entrée sur la partie la plus intime et la plus précieuse de nous-mêmes.

1. Le silence, qualité de présence à soi

q  Le silence n’est pas absence de bruit : cf. expérience de la chambre insonorisée : on entend tous les bruits de notre propre corps, respiration, digestion,…

q  Le silence est « dans la qualité de présence à soi. Il s’agit de parvenir à un état d’harmonie sonore avec le milieu en sorte que l’esprit ne soit pas dérangé par les bruits du dehors et comme référé à sa propre parole intérieure.» (A. Beauchamp, Les bruits du monde, in Christus N° 194, Avril 2002, p. 137) Ce silence intérieur peut cohabiter avec un environnement extérieur bruyant. Anthony de Mello dit qu’ « il n’existe pas de son, sauf celui dont l’intensité risque de blesser vos tympans, qui doive troubler votre silence et votre paix. Si vous apprenez à accueillir dans votre contemplation tous les sons environnants (…) vous découvrirez qu’au cœur de tous les bruits se trouve un silence profond. Voilà pourquoi j’aime que mes sessions de groupes de prière aient lieu dans des endroits qui ne soient pas entièrement silencieux.» (Un chemin vers Dieu, p. 63)

q  Etty Hillesum, alors qu’elle était dans un camp de concentration, dans des conditions les plus épouvantables, témoigne du silence qui était en elle : « Toute la journée je vais me tenir dans un coin de cette grande salle de silence qui est en moi. (…) Je reste immobile, un peu lasse, dans un coin de mon silence, assise en tailleur comme Bouddha et avec le même sourire, un sourire intérieur, s’entend. » (Une vie bouleversée, Seuil, 1995, p. 154)

q  Laurent de la Résurrection  est né en 1614 en Lorraine. Il est entré au Carmel de Paris à 26 ans, où il sera cuisinier puis cordonnier. Ses débuts ont été laborieux, comme pour chacun de nous, il a du lutter pour trouver le silence dans la prière, pour ne pas se laisser envahir par les distractions. Mais vers la fin de sa vie, il disait qu’il arrivait à être aussi bien en prière à la cuisine, où parfois trois personnes lui demandaient quelque chose en même temps, qu’en adoration à la chapelle. Il disait qu’ « il n’est pas nécessaire d’être toujours à l’église pour être avec Dieu. Nous pouvons faire de notre cœur un oratoire dans lequel nous nous retirons de temps en temps, pour nous y entretenir avec Lui. » De par les aléas de l’histoire, il est tombé quelque peu dans l’oubli chez les catholiques français, mais a été adopté par les protestants du monde entier.

2. Le silence de Dieu et le silence de l’homme

q  La plainte face au silence de Dieu, c’est un peu le dénominateur commun de presque tous les croyants, chrétiens, juifs ou musulmans. Cf. la parole du Psalmiste : « Mon Dieu, je t’appelle tout le jour et tu ne réponds pas. » (Ps 21, 3).

q  Une évidence de la vie courante : je ne peux entendre la personne qui me parle si je parle en même temps qu’elle, si je ne suis pas moi-même en silence. Cela nous semble évident pour les relations interpersonnelles, mais il se peut qu’on l’oublie pour la relation à Dieu. Si nous ne sommes pas nous-mêmes en silence, au fond de nous-mêmes en silence, nous ne pouvons pas entendre Dieu.

q  Selon B. Sesboué, silence et parole ne s’opposent pas. Mais, pour comprendre cela, il faut d’abord distinguer différents types de silence : « Il y a le silence vide ou absent de celui qui n’a vraiment rien à dire ; le silence du taciturne qui, par tempérament, s’exprime très peu ; le mutisme, souvent agressif de celui qui ne veut pas parler ; le silence de celui qui proteste de tout son être contre le silence qu’on lui impose ; le silence de celui qui consent à ce qui est dit ; enfin, le silence de présence, le silence plein, celui qui se trouve au-delà de tout langage parce qu’il est devenu le meilleur moyen de communiquer. » (Quand Dieu se tait, in Christus N° 194, Avril 2002, p. 158 [1]) A l’exemple des vieux époux qui se connaissent si bien, qui sont dans une telle communion, qu’ils n’ont plus besoin de paroles pour communiquer, qui se comprennent au-delà des paroles. Ce silence-là est un silence qui est amour, un amour si fort qu’il n’a pas besoin de mots pour s’exprimer.

q  Il y a le silence entre les personnes, comme on vient de le voir. Mais il y a aussi le silence à l’intérieur d’une personne seule, le silence en soi-même. Selon B. Sesboué, « ce silence-là est la condition d’une triple présence : présence à soi, sans doute, mais qui ouvre à la présence aux autres et à la présence à Dieu. (…) Sans un minimum de silence intérieur, nous sommes absents de nous-mêmes, et par voie de conséquence absents pour les autres et absents pour Dieu. » (Op.  cit,. p. 158)

q  J’ai dit précédemment que le silence peut être langage, parole ; et c’est probablement sous ce mode-là que Dieu communique, lui qui est Tout-Autre, au-delà de tout langage. Et pour entendre ce silence de Dieu qui est parole, il faut faire silence en soi,  faire taire le tumulte des multiples préoccupations qui nous habitent. B. Sesboué demande : « Sommes-nous assez silencieux pour comprendre en vérité le silence de Dieu ? (…) Dire que Dieu est silence, c’est exprimer sa transcendance absolue par rapport au monde des hommes. » (Op.  cit,. p. 158)

q  Pierre Blanchard : « On a remarqué que le silence de Dieu n’est souvent que la surdité de l’homme. » (Jacob et l’ange, Etudes carmélitaines, 1957[MM1] ) Surdité, ou manque de silence intérieur de l’être humain qui ne peut plus entendre Dieu.

3. Le Verbe de Dieu, la Parole qui est silence

q  Dieu est silence. Il est paradoxal de parler d’un Dieu qui est silence alors que le Christ est le Verbe de Dieu, la Parole de Dieu faite chair. Il y a un passage de livre la Sagesse, qui parle de la nuit pascale, nuit de la sortie d’Egypte, au temps de Moïse, mais que la liturgie chrétienne lit la nuit de Noël : « Alors qu’un silence paisible enveloppait toute chose, et que la nuit parvenait au milieu de sa course rapide, du haut des cieux ta Parole toute-puissante s’élança du trône royal. » (Sg 18, 14-15) De même, St Paul se référant à l’Incarnation du Christ, parle du « mystère gardé dans le silence durant les siècles éternels. » (Rm 16, 25)

q  Et le Verbe, la Parole se fait chair, elle se fait petit enfant. Paradoxalement, infans en latin, signifie muet, qui ne peut pas parler ; qui ne parle pas encore. Et de fait, le Christ s’est tu durant les trente premières années de sa vie, les Évangiles ne nous relatant que la parole à ses parents lorsque ceux-ci le retrouvèrent au temple après trois jours : « Ne saviez-vous pas que je dois être chez mon Père ? » (Lc 2, 49) Et ce n’est probablement pas par manque de données, étant donné que Luc s’était soigneusement informé, et nous a transmis de nombreuses paroles de gens qui l’ont côtoyé. C’est probablement un parti pris qui veut nous dire quelque chose sur le Christ.

q   Même durant son ministère, le Christ n’a rien écrit, comme voulant garder une discrétion sur son message, pour que celui-ci ne puisse pas être enfermé par des mots.

q  A la fin de sa vie, lors de sa passion, le Christ ne parle presque pas. Il reste silencieux devant le grand prêtre, devant Hérode, devant Pilate qui l’interrogent. (« Il ne lui répondit sur aucun point, si bien que le gouverneur était fort étonné. » (Mt 26, 14 ; cf. aussi Mt 26, 63 ; Mc 14, 61 ; Lc 23, 9 ; Jn 19, 9)

Le Christ silencieux lors de sa passion, à l’image du Serviteur souffrant d’Isaïe : « Comme un agneau, il a été conduit à la boucherie ; comme une brebis muette devant celui qui la tond, il n’ouvre pas la bouche. » (Is 53, 7)

q  La liturgie du samedi saint met en évidence le grand silence qui suit la mort du Christ, dans l’attente de sa résurrection. Pendant le temps du Cénacle, le temps entre l’Ascension et la Pentecôte, l’Ecriture ne nous relate aucune parole. C’est un temps de silence, du moins intérieur. Et la parole libérée à Pentecôte va naître de ce silence. La parole a besoin de silence pour germer et prendre corps.

4. Le silence s’apprend, comme un artisanat

q  F. Carrillo : « Le silence s’apprend, il s’exerce comme un artisanat. » (Le silence, un artisanat du quotidien, in Itinéraires N° 55, 2006,  p. 3) Il y a une pédagogie, une éducation au silence. On ne peut y arriver qu’en s’exerçant longuement.

q  Il existe bien sûr des exercices, des lieux pour faire silence en soi. Mais le silence est aussi une manière d’être, une manière de vivre. Il ne peut germer que dans un terrain préparé, un terrain favorable.

q  Le principal ennemi du silence n’est pas tant le bruit extérieur, mais l’agitation, le suractivisme. Beaucoup de chrétiens prennent des temps de ressourcement, mais en omettant souvent de faire de l’espace en eux pour cela. Or, on ne peut pas ressourcer, ou remplir un vase qui est déjà plein. Il faut d’abord faire du vide, faire de l’espace. Car aujourd’hui nous sommes pleins par beaucoup trop de choses, trop d’activités (même bonnes), trop de bruit, trop de paroles, trop de nouvelles, trop de tout. Se ressourcer, faire silence, ce n’est pas remplir d’avantage un vase qui est déjà trop plein, et ce, même par du spirituel. 

Je suis frappé comment certaines personnes prennent ici le WE un temps de ressourcement, mais ce même WE, ils ont 36 autres choses : mariage, anniversaire, concert, préparation au baptême de leur enfant,… J’ai l’impression que l’on vient remplir ici un vase qui déborde déjà.

q  B. Pascal : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer au repos dans une chambre. » (Fragment 139)

q  Pour faire silence en soi, il faut du temps, de l’espace, du calme, du vide.

q  Pour moi, faire silence, c’est faire du vide, c’est me retrouver moi-même, retrouver certaines racines, certaines couches profondes de mon être, le cœur profond. Je passe presque tous mes Sabbats en m’imprégnant du silence de la nature. Le contact avec la nature m’aide à me retrouver moi-même, à trouver Dieu. Le temps que je me donne le jour du sabbat, et la manière de le vivre,  font que je vis différemment les activités le reste de la semaine, d’une manière plus paisible, dans un plus grand silence intérieur.

q  Une légende indienne : « Un indien est invité à faire un voyage en auto. Après quelques kilomètres, il demande qu’on s’arrête. Il s’assied sous un arbre et se repose. Interrogé sur ce qu’il fait, il répond qu’il doit attendre que son âme l’ait rattrapé parce qu’ils allaient si vite qu’elle ne pouvait pas suivre. » Nous ne pouvons pas entendre Dieu si nous ne sommes pas présents à nous-mêmes, si nous ne sommes pas dans notre cœur profond, si nous sommes constamment en avance sur nous-mêmes.

q  Un article d’un psychothérapeute fonde psychologiquement cette légende : l’âme a besoin de temps, d’espace, de silence, sinon elle dépérit. Si l’on va trop vite, on reste à la surface de notre existence, de notre être ; notre âme n’arrive pas à suivre notre train de vie. Nous sommes intérieurement divisés, comme on le verra demain dans l’exemple de Marthe, la sœur de Marie. Dieu ne peut me rejoindre que dans le moment présent, dans l’ici et maintenant. Si moi je reste constamment projeté dans le futur, en avance sur moi-même, projeté dans de multiples activités, Dieu ne peut pas me rejoindre, je ne peux pas l’entendre.

q  Un prêtre disait un jour à une religieuse : « Ne courrez pas si vite, vous laissez quelqu’un derrière vous ! » La sœur s’est retournée, et ne voyant personne, elle a dit : « Qui donc ? » Le prêtre a répondu : « Le Seigneur, il ne va pas aussi vite. »

q  D’où la nécessité dans la vie de prévoir chaque journée, chaque semaine des plages qui permettent à mon âme d’être au même rythme que mon corps et mon psychisme. Des plages qui me permettent de me retrouver moi-même, de retrouver mon cœur. Des plages qui me permettent de ne pas rester à la surface de moi-même, à la surface de la vie, et de ne pas passer à côté de la vie. Il se pourrait que le silence soit aussi vital à l’être humain que l’eau qu’il boit ; et s’il manque de silence, il se dessèche.

                                                                                                    Maret Michel, Communauté du Cénacle au Pré-de-Sauges


 

 



[1] Je me réfère en grande partie à cet article pour la suite de cet exposé.


 [MM1] In Itinéraires 56, 2006, p. 6