Marthe et Marie : Du tumulte au silence intérieur

 

q  Je l’ai dit hier, le principal ennemi du silence n’est pas tant le bruit extérieur, mais l’agitation, le suractivisme. On en a ici un exemple dans ce passage évangélique. Le texte de Marthe et Marie nous présente deux manières d’accueillir Jésus, deux modèles d’êtres humains : la femme agitée, mangée par le suractivisme, et la femme calme, silencieuse, tout écoute.

1. Marie est assise, Marthe est affairée – Marie choisit, Marthe subit

q  Marie est assise : cela exprime le repos, le calme, la tranquillité.

Marie écoute : elle est silencieuse, elle est tout oreilles. Elle est tout accueil.

q  Marthe est en pleine effervescence : elle est agitée, en grec : peripatô, que l’on traduit par différents termes : absorbée : de fait, la vraie Marthe n’existe plus, elle est absorbée par le rôle qu’elle joue, rôle de parfaite maîtresse de maison.

On traduit aussi par tiraillée : c’est vrai, Marthe est tiraillée, divisée intérieurement entre ce qu’elle est réellement et le rôle qu’elle joue ; elle voudrait être aux pieds de Jésus, comme Marie, mais quelque chose en elle l’oblige d’être à la cuisine.

La racine grecque peri signifie autour de, à la surface ; oui, Marthe est à la surface d’elle-même, est au-dehors de son cœur profond. Elle n’est pas dans le silence intérieur et elle n’est plus en état d’écouter. Elle ira même jusqu’à faire des reproches à Jésus.

q  Jésus dit : « C’est Marie qui a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas ôtée » Marie a choisi, Marthe subit. 

Marie a choisi, et elle peut vivre dans la paix et le silence intérieur ; elle est en accord avec elle-même, unifiée. 

Marthe subit, s’agite, est divisée intérieurement. Sans l’avouer, elle aimerait être à la place de Marie. Et elle se monte tout un scénario intérieur qui l’éloigne du silence. Elle pense à l’échelonnement des étapes de préparation du repas, le repas lui-même, comment il sera accueilli par Jésus, les éloges ou les remarques éventuelles. Son esprit est en ébullition. Inutile de dire que la prière n’arrive pas à trouver place dans ce contexte.

q   « "Marthe, Marthe" Jésus l’appelle par son nom. Il s’adresse à sa personne perdue là où il n’y avait plus qu’un rôle (de bonne maîtresse de maison ». "Réveille-toi toi, qui dors…", réveille-toi de l’ivresse de tes soucis, des contraintes et de la course que tu t’imposes ! Sors de ces jougs, de la manière de faire du monde et sois renouvelée dans ton discernement de la volonté de Dieu. » (Collectif, Le temps pour vivre., p. 119)

q  Marie est pleinement présente, à elle-même et à Jésus, parce qu’elle est dans le moment présent.

Marthe n’est pas vraiment présente, ni à elle-même, ni à Jésus, ni même à ce qu’elle fait ; parce qu’elle ne vit pas l’instant présent : elle est dispersée, dans ses multiples activités. Elle est en fait ailleurs, et elle passe à coté d’une proximité avec le Christ telle que la vit Marie.

Je rappelle ce que j’ai dit hier : je ne peux être vraiment présent à moi-même, aux autres, au monde qui m’entoure et à Dieu, qu’en vivant dans le moment présent. Vivre l’instant présent est la condition du silence intérieur.

2. L’angoisse, la culpabilité à la source de l’agitation de Marthe

q  L’agitation, l’inquiétude de Marthe ne vient pas d’abord de circonstances extérieures, du repas qu’elle doit préparer à temps pour Jésus. C’est son attitude intérieure face à cette situation qui la met hors d’elle-même, qui la divise.

En réalité, si Marthe est aussi agitée, c’est qu’elle est angoissée, culpabilisée : Culpabilité vis-à-vis des attentes présumées des autres, par rapports à des idéaux conscients ou non… Angoisse de ne pas être à l’heure, angoisse que son repas ne soit pas à la hauteur de l’hôte qu’est le Seigneur, angoisse en fin de compte de ne pas passer pour une bonne maîtresse de maison. C’est bien là le moteur de toute son agitation. Et cela lui fait passer à côté d’une vraie rencontre avec le Christ : elle est ailleurs, et le comble, elle va même jusqu’à lui faire des reproches.

L’angoisse, je me rends compte que c’est probablement le moteur de tous les comportements stressés, agités : angoisse de ne pas être à la hauteur de la situation, angoisse de ne pas répondre aux attentes présumées de l’entourage, angoisse que le travail ne soit pas fini à temps, angoisse de ne pas être reconnu à notre juste valeur, angoisse de l’image que les autres ont de notre personne. Besoin de se rassurer soi-même sur sa propre valeur, sur ses compétences : ce que Pascal Ide appelle le rassurement affectif. Le rassurement affectif est la béquille à une estime de soi déficiente : si j’ai une estime de moi-même suffisamment solide, je n’ai pas besoin de me rassurer sur ma propre valeur, je n’ai pas besoin du regard des autres pour savoir ce que je vaux.

q  « Notre vouloir vient-il du centre de nous-mêmes, là où Dieu nous parle, ou bien de la pression de nos attentes ou de celles des autres ? Notre service est-il l’expression d’un choix libre comme pour Paul, ou celle de notre mauvaise conscience ? Il est bon de nous rappeler que celle-ci va surgir face à tout ce qui touche notre vie et notre liberté, pour nous remettre sous l’esclavage. » (Op. cit., p. 124)

3. La liberté de s’arrêter, de dire non !

q  Isaac le Syrien : « Le silence d’un homme qui est devenu libre est déjà prière. »

q  Silence intérieur et liberté intérieure sont étroitement liés. Lorsque je ne suis pas libre, je suis divisé intérieurement, et c’est l’agitation, le brouhaha. Lorsque je suis libre, règne alors la paix, l’unification, la sérénité.

q  « Lorsque je me laisse envahir par l’agression des circonstances, je découvre que je suis en lutte de rivalité avec le temps, il me domine, il m’échappe. Par contre lorsque, comme Marie, je me donne la possibilité de choisir, je vis une conversion, un changement radical d’orientation. J’apprends à agir de l’intérieur, à partir du centre, là où Dieu vit en moi, et non plus à "être agi" » (Op. cit., p. 126)

4. De beaucoup de choses à une seule nécessaire

q  Dans la réponse de Jésus à Marthe, il y a un contraste entre le beaucoup de choses (trop) qui caractérise Marthe, et le peu de choses, une seule même qui caractérise Marie. Pour entrer dans le silence intérieur, il faut passer du beaucoup de choses au peu de choses, et même à la seule chose nécessaire. Le trop de choses est toujours source de tumulte et d’agitation.

q   Ces deux femmes, Marthe et Marie, sont en nous, et cherchent à prendre le devant de la scène : « Chaque jour, sinon à chaque instant, ces deux âmes dans mon être se disputent, s’affrontent et se contredisent, et à chaque instant je peux choisir. Il faut vraiment le souligner, le répéter : je peux choisir. En dépit de toutes les preuves ou les évidences,…je peux choisir. Je suis lié continuellement à ce mystère effrayant de la liberté. » (Op. cit., p. 129)

5. Le Sabbat : porte d’entrée sur le silence de Dieu

q  Si les principaux ennemis du silence sont l’agitation, le tumulte, le suractivisme, le principal ami du silence est le calme, la paix, le repos. Dans ce sens, le Sabbat biblique est une porte d’entrée sur le silence.

q  Dans le récit de la création, dans la Genèse, il est dit : Gn 2, 2-3 : « Dieu conclut au septième jour toute l’œuvre qu’il avait faite, et au septième jour, il se reposa (littéralement, il fit Sabbat = en hébreu, même racine : sabat) après toute l’œuvre qu’il avait faite. Dieu bénit le septième jour et le sanctifia, car Dieu en ce jour avait fait Sabbat après toute l’œuvre qu’il avait créée »

q  Gn 2, 2 : « Dieu acheva le septième jour son ouvrage ». Qu’a t’il donc créé le septième jour ? Selon les Rabbins, il a créé le Sabbat, ou plus précisément « la menouhah : la tranquillité, la sérénité, la paix et le repos. Menouhah manquait à la création. Il fallait qu’elle fût aussi créée, car c’est l’état de bonheur où l’homme est en paix, où ses soucis se mettent au repos » (Op. cit., p. 100) « Cette menouhah est donc l’état de bonheur de l’homme dont les soucis se mettent au repos. Ce repos est décrit en contraste avec l’état de malheur ou de chute, et reflète la relation entre le Sabbat et la rédemption… Ce repos renvoie à une création parvenue à sa perfection, à son accomplissement, à sa plénitude » (Op. cit., p. 106)

q  Il faut souligner que le Sabbat, dans le Décalogue, est un signe rappelant la libération d’Égypte, un signe de la liberté acquise : Dt 5, 15 : « Tu te souviendras que tu as été en servitude au pays d’Égypte et que le Seigneur ton Dieu t’en a fait sortir d’une main forte et d’un bras étendu ; c’est pourquoi le Seigneur ton Dieu t’a commandé de garder le jour du Sabbat » Il y a donc un lien étroit  entre le Sabbat et la liberté, et le silence qui est comme le fruit de cette liberté.

q  « Par ce temps d’arrêt, l’homme a l’occasion d’affirmer sa liberté face à ce qu’il fait. Le Sabbat offre à l’homme, (…), une prise de distance pour ne pas être maîtrisé par ce qu’il a conquis… Il permet à l’homme une prise de distance libératrice face au monde et face à lui-même, devant la tentation constante de s’asservir à ce qu’il fait ou ce qu’il possède. Le Sabbat offre à l’homme l’occasion de redevenir maître et non esclave » (Op. cit., p. 101)

q  Le Sabbat est ce qui nous permet de nous arrêter pour faire silence, pour faire du vide, pour faire de l’espace où Dieu peut prendre place. Faire Sabbat, c’est entrer dans le silence pour entrer dans le silence de Dieu qui lui-même s’est arrêté, s’est tu le septième jour de la création du monde. Le Sabbat nous libère de la tyrannie du suractivisme. Il est une porte d’entrée sur l’éternité, sur le silence de Dieu.

q  Je pense que l’être humain est comme une vigne : si elle n’est pas taillée, la vigne devient une broussaille qui s’étouffe, ne porte presque pas de fruit et qui en plus n’arrive pas à mûrir, et elle s’épuise en un ou deux ans. Pour faire silence, il faut préalablement tailler, élaguer, faire de la place, discerner (dia-krinô = à travers-séparer) ce qui a sa raison d’être, et ce qui n’a pas sa raison d’être car ne sert qu’à se rassurer soi-même.

q  Si j’ai trop de choses dans la journée, j’arrive stressé à la prière, je ne suis pas vraiment présent, je ne suis pas en silence intérieur, et le temps qui pourrait (devrait) être ressourcement ne l’est pas. Donc, la manière de vivre mes activités, et leur quantité, influent sur la qualité de la prière, sur le silence de la prière. Et réciproquement : le silence d’un temps de prière le matin influe sur la qualité de la journée, sur la paix intérieure dans laquelle je vivrai cette journée.

q  Jean-Paul II qui avait un agenda pourtant hyper chargé, prenait chaque matin 2 ou 3 heures de prière. Dans ses voyages, s’il y avait une chapelle sur son passage, il s’y arrêtait toujours. Il avait la fâcheuse habitude de prendre du temps partout là où les organisateurs ne l’avaient pas prévu, ce qui mettait en retard sur le programme. Par conséquent on s’arrangeait pour camoufler les portes de chapelle qui risquaient de se trouver sur son passage. Lors de son dernier voyage en Suisse, un prêtre l’interrogeait sur cette habitude de prendre (perdre) du temps partout ; et Jean-Paul II a répondu : « Si tu ne prends pas le temps, c’est le temps qui te prend. » Autrement dit, si tu n’es pas maître de ta vie, de ton temps, ce sont les événements de ta vie qui seront ton maître, qui te dirigeront.

q  La liberté intérieure est la condition du silence intérieur qui est comme son fruit. Si je veux garder la paix intérieure, je dois savoir faire des choix, savoir dire non, savoir choisir le peu de chose, ou la seule chose nécessaire. Si je ne deviens pas libre par rapport à ce que je fais, je serai comme Marthe dans la fébrilité et l’agitation perpétuelle du beaucoup de choses.

6. Un texte d’Isaac le Syrien

q  « L’Esprit, quand il demeure dans un homme, ne le quitte pas dès lors que cet homme est devenu prière. Car l’Esprit lui-même ne cesse de prier en lui. Que cet homme dorme ou qu’il veille, la prière désormais ne s’en va pas de son âme. Qu’il mange, qu’il boive, qu’il dorme, quoi qu’il fasse, et jusque dans le sommeil profond, les parfums et l’encens de la prière s’élèvent sans peine de son cœur. La prière ne le quitte plus. »

7. Un travail d’appropriation

q  Vous pouvez réfléchir à comment organiser des plages de silence dans votre vie, dans vos journées et vos semaines. Essayer de cadrer votre vie en conséquence. Essayer de repérer quels sont les ennemis, les parasites du silence et de la paix.

q  Quels sont dans ma vie :

         - les « beaucoup de choses » du passage évangélique

         - le « peu de choses »

- la « seule chose nécessaire », (la pierre que je dois mettre dans le bocal, avant le sable) et qui doit passer avant toutes les autres

 

                                                                                    Michel Maret, Communauté du Cénacle au Pré-de-Sauges