V. De la maîtrise de soi à la liberté intérieure

 

 

la_tentation_du_christ18343b

 

 

1ère partie, Psycho-spi : Pouvoir sur soi, maîtrise de soi, impuissance

1. Un pouvoir sur soi qui est maîtrise de soi

O      Pour devenir soi-même, devenir ce que l’on est, il faut être maître de soi ou avoir pouvoir sur soi, ce qui revient au même. Dit encore autrement, il faut être libre intérieurement, authentiquement. Chacun de nous recherche un certain pouvoir, mais quel pouvoir faut-il rechercher, et comment comprendre ce terme ?

O      Il y a derrière le besoin du pouvoir un besoin juste, un besoin vital, fondamental : le besoin d’exister et la capacité d’agir comme on le souhaite. Si je regarde le dictionnaire, le Petit Robert, le sens premier de pouvoir est orienté sur soi, et non sur les autres : « Le fait de pouvoir disposer de moyens naturels ou occasionnels qui permettent une action. » Le dictionnaire renvoie aux autres termes plus ou moins synonymes de faculté, possibilité, don. = avoir ce qu’il faut, la capacité pour agir.

O      Dans la même ligne, A. Grün définit ainsi le pouvoir : « Le pouvoir est d’abord pouvoir sur soi, faculté de se façonner soi-même, de vivre par soi-même au lieu d’être vécu. (…) Le pouvoir est le contraire de l’impuissance. » (Développer sa valeur personnelle et maîtriser son sentiment d’impuissance, p. 129) Le pouvoir, c’est choisir au lieu de subir les événements de la vie, être maître de sa destinée. On le voit, son sens est très proche de la maîtrise de soi, qui était autrefois une notion très importante dans la vie spirituelle. Pour être libre, il faut être maître de soi.

O      Donc le pouvoir est d’abord pouvoir sur soi, maîtrise de soi. Et, selon A. Grün, le pouvoir malsain que j’exerce sur les autres est un signe du manque de maîtrise exercé sur mon être : « Celui qui n’a aucun pouvoir en soi, aucun pouvoir sur soi, celui-là doit montrer du pouvoir à l’extérieur, il doit humilier les autres pour pouvoir croire à sa propre grandeur. Il doit faire violence aux autres pour se sentir puissant. » Plus j’aurai pouvoir sur moi-même, une maîtrise de moi-même, moins j’aurai besoin d’exercer un pouvoir malsain sur les autres. J’existe alors par moi-même, et non par le pouvoir sur les autres. Exercer un certain pouvoir est une manière d’exister.

O      Le besoin malsain de pouvoir se traduit de mille et une manières. Goût de pouvoir explicite, mais aussi, souvent, pouvoir occulte qui s’exerce de manière assez sournoise : Pression sur l’autre, manipulation, chantage émotionnel, culpabilisation, intolérance, peurs qui se traduisent par un besoin de contrôler l’autre, maintient de l’autre dans une dépendance affective... Ceux qui ont apparemment le moins de pouvoir sur les autres exercent parfois un pouvoir assez subtil sur leur entourage. (ex. des malades ou handicapés qui maintiennent leurs proches liés à eux)

2. Auto limiter ses désirs

O      A. Soljenitsyne utilise encore d’autres termes pour exprimer la maîtrise de soi : la modération ou l’autolimitation. Il l’exprime dans un texte déjà ancien, mais qui s’applique bien au contexte mondial actuel, avec les problèmes écologiques qui deviennent de plus en plus criants :

« Le temps est venu de limiter nos désirs. Il est difficile d’en venir par soi-même au sacrifice et au renoncement, car dans notre vie privée, comme dans notre vie publique et en politique, nous avons depuis longtemps jeté la clé d’or de la modération au fond de l’océan. Mais l’autolimitation est l’action primordiale et la plus sage pour tout homme qui a accédé à la liberté. Pour ceux qui cherchent à l’obtenir, c’est également la voie la plus sûre.

     Si nous n’apprenons pas à restreindre fermement nos désirs et nos exigences, à subordonner nos intérêts aux critères moraux, l’humanité sera réduite à s’entre-déchirer, car les pires aspects de la nature humaine montreront les dents. » (A. Soljenitsyne, Tychique 163, p. 8)

3. Impuissance – toute-puissance

O      Je vais être inévitablement confronté à l'impuissance dans ma vie. L’être humain oscille souvent entre le sentiment d’impuissance et la toute-puissance (cf. nourrisson). La toute-puissance étant une manière de masquer ou de lutter contre son impuissance. Cette toute-puissance se manifeste parfois par une peine à accepter la finitude, les diverses limites et conditionnements qui tissent la vie humaine. Elle est tout simplement refus de la finitude.

O      Selon A. Grün, « dans l’impuissance que nous vivons jour après jour transparaît déjà l’impuissance de la mort. Ainsi, chaque impuissance que nous vivons nous invite à nous réconcilier avec notre nature mortelle, avec notre fragilité et avec la faiblesse de notre existence charnelle. Mais en même temps, l’impuissance nous invite à croire en la force de Dieu, en la force de la résurrection, par laquelle la force de Dieu, également, se manifestera victorieuse en nous. » (op. cit., p.  138) Car la puissance de Dieu se déploie dans la faiblesse (cf. 2 Co 12, 9ss). J’ai à me réconcilier avec mon impuissance, les déterminismes, handicaps et conditionnements de la vie.

O      Le sur activisme ou la surconsommation trahissent une non acceptation des limites de la condition humaine, et une forme de toute-puissance. Mais aussi, plus une personne expérimente un sentiment d’impuissance, sans arriver à le gérer, plus elle sera encline à exercer un pouvoir malsain (une toute-puissance) sur autrui.

O      Dans notre vie de chrétien, Dieu est souvent celui qui est censé pallier à ces limites, à cette relative impuissance. A. Grün dit que « c’est une tentation ancestrale de l’homme que d’appeler la toute-puissance de Dieu au secours de son impuissance, de penser que, par la prière et une vie pieuse, on sera libéré de son impuissance. Le paradoxe chrétien est cependant que nous devons nous réconcilier avec notre propre impuissance. En Jésus-Christ, Dieu lui-même s’est manifesté dans son impuissance. » (op. cit., p. 136)

On va donc voir dans la suite le portrait du Messie que Jésus-Christ nous révèle dans sa vie : un serviteur souffrant, qui ne fuit pas l’humble condition de créature avec toutes ses limites, son impuissance et sa finitude.

 

2éme partie, Biblique : Jésus-Christ, une royauté qui est de servir

Je vais faire ressortir dans cette partie, à partir du texte des tentations du Christ en Luc (4, 1ss), quel rapport il a entretenu avec le pouvoir, la toute-puissance et l’impuissance.

1. Les trois grandes tentations : avoir - pouvoir -  toute-puissance

O      Les commentaires exégétiques du récit des tentations au désert, au début de la vie publique du Christ, font en général ressortir que ces trois tentations annoncent et anticipent toutes les tentations de sa vie (= un condensé de toutes les tentations). Elles reprennent les trois tentations auxquelles le peuple d’Israël a succombé lors de l’Exode au désert, tentations dont le Christ sortira victorieux. Et elles expriment aussi les trois principales tentations auxquelles sont soumis tous les êtres humains : avoir – pouvoir idolâtrique – toute-puissance.

A. Avoir (non limitation des faims, possession)

O      Dans le désert Jésus expérimente la faim. Une faim physiologique, mais qui peut symboliser toutes les faims ou soifs de l’être humain : faim d’affection, faim d’aimer, soif de pouvoir, faim spirituelle, soif d’infini. Toutes ces faims pouvant se résumer en une seule : la faim, la soif d’exister à ses propres yeux et aux yeux de l’a(A)utre.

O      En refusant cette tentation, Jésus subordonne la faim matérielle aux besoins spirituels : « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » Derrière la tentation de changer les pierres en pain, il y quelque chose de beaucoup plus sournois qu’une simple faim physiologique à combler. Jésus veut se faire pleinement solidaire de l’être humain, avec ses limites, ses souffrances, ses faims, et il refuse de se libérer de l’humble condition humaine par un miracle (Mt 4, 4 et //). Il refuse aussi d’utiliser pour lui-même le pouvoir dont il est investi ; il refuse de l’utiliser pour un acte d’auto démonstration, ou d’auto glorification. Ce refus vaudra aussi d’ailleurs pour les deux autres tentations. Jésus accepte une certaine impuissance liée à la condition humaine.

O      Il y a en nous différents types de faim. Et il y a différentes manières de dévorer, de ne pas limiter ses appétits. Je peux dévorer l’autre par une attitude qui ne lui laisse pas sa place, qui ne lui permet pas de s’exprimer, qui ne le laisse pas vraiment exister. Ce peut être, paradoxalement, par un amour qui emprisonne l’autre. Il y a toujours en arrière fond une soif de vivre, d’exister. La surconsommation est une autre manière de dévorer.

O      Je peux avoir une attitude qui dévore dans mon rapport aux biens (aux personnes) : les choses que je possède sont des objets de consommation, que je peux changer lorsqu’ils ne sont plus adaptés, que je peux jeter lorsqu’ils ne me conviennent plus. J’ai une attitude qui dévore chaque fois que je ne limite pas mes désirs. Et lorsque j’ai un rapport de possession par rapport aux biens, ce sont en réalité eux qui me possèdent, qui sont mon maître.  

Dans ma vie, les tentations de changer les pierres en pain c’est

L’être humain succombe à ce type de tentation parce qu’il croit combler en elle attentes, manques ou frustrations. Les problèmes écologiques planétaires découlent d’un rapport boulimique aux biens de consommation. Ils découlent d’un non respect de ces biens, d’un rapport de domination – exploitation. Ils découlent d’une non autolimitation ou modération.

O      En résistant à cette tentation, Jésus nous enseigne la liberté intérieure face aux biens, face aux différentes faims de l’être humain, besoins, désirs, attentes, manques. Il nous apprend à les hiérarchiser par rapport au spirituel. Il nous apprend à hiérarchiser le matériel face à ce qui est essentiel dans la vie, face aux valeurs fondamentales. L’être humain est en soif d’infini, et seul l’infini (Dieu) pourra réellement combler cette soif (cf. St Augustin).

B. Pouvoir idolâtrique

O      Satan propose au Christ  le pouvoir sur tous les royaumes de la terre, s’il accepte de se prosterner devant lui pour lui rendre hommage. Or, Jésus est venu pour servir, et non pas pour dominer. Son pouvoir est orienté vers le Royaume de Dieu, et non vers les royaumes terrestres, orienté vers la gloire de Dieu et non vers une gloire terrestre.

O      Cette tentation est aussi celle de l’idolâtrie. Il y a l’idolâtrie explicite ; mais aussi celle qui est plus sournoise. Dans notre vie, il y a presque toujours des réalités que nous constituons comme des idoles. Plus ou moins grandes, mais idoles quand même. Dans chaque situation où, au lieu que nous soyons maître d’une réalité, c’est elle qui nous domine, nous ne sommes pas libres intérieurement, nous en sommes esclaves, nous en faisons une idole. Chaque fois qu’une activité ou une chose est notre maître, nous perdons la maîtrise de nous-mêmes, nous ne sommes plus vraiment maître chez nous. Nous cédons le pouvoir sur nous-mêmes à quelque chose ou quelqu’un d’autre, et en premier lieu au Tentateur.

O      Par le refus envers la tentation du pouvoir idolâtrique, Jésus nous apprend à refuser l’asservissement à toute forme de pouvoir. Il nous apprend la liberté intérieure face à ces pouvoirs souvent occultes.

C. La toute-puissance, mise à l’épreuve de Dieu

Dans la troisième tentation (la deuxième dans l'Evangile de Mathieu), Satan propose à Jésus de se jeter en bas du temple, afin de provoquer l’intervention miraculeuse de Dieu pour le protéger. C’est mettre Dieu à l’épreuve, le provoquer, le mettre au service de ses intérêts.

O      Dans la demande de Satan, il y a la tentation de jouer le rôle d’un Messie triomphant, venant parmi les siens avec prestige, ne partageant pas vraiment notre humble condition humaine.

O      Il y a aussi, derrière cette demande de Satan, la tentation de mettre Dieu à notre service, au service de nos intérêts, tentation de le forcer pour qu’il intervienne comme magiquement dans notre vie.

O      Cette tentation se retrouve chez les chrétiens, lorsqu’ils croient échapper par la prière à leur condition humaine, avec ses limites, ses peines, ses souffrances, ses maladies, ses handicaps ; lorsqu’ils croient que Dieu va résoudre tous leurs problèmes : réussir les examens, guérir d’une maladie, échapper à un malheur,…

O      Un maître spirituel, s’inspirant de St Ignace, disait qu’il y a une différence entre faire des œuvres pour Dieu et faire l’œuvre de Dieu.

·        Dans le premier cas, on essaye de faire ce que l’on présume être la volonté de Dieu, mais la recherche de nos propres intérêts est souvent cachée derrière cette démarche. En réalité, c’est Dieu qui doit rentrer dans nos projets.

·        Dans le deuxième cas, on réalise réellement l’œuvre que Dieu attend de nous ; et c’est souvent très crucifiant.

·        Exemple du fanatisme religieux…

2. Le refus de trois images du Messie

O      Dans le refus de ces trois tentations, il y a le refus de trois images du Messie et du pouvoir qui serait le sien :

·        Un Messie investi d’un pouvoir magique, lui permettant d’échapper à l’humble condition humaine, et qu’il mettrait à son propre service. Or, Jésus n’est pas un magicien.

·        Un Messie triomphant, venu pour dominer, non pour servir, se manifestant avec force et éclat, qui ne finirait évidemment pas sur une croix. Un Messie avec un pouvoir politique, étendant ce pouvoir sur tous les royaumes de la terre. Or, Jésus est le serviteur souffrant, il lavera les pieds de ses disciples.

·        Un Messie tout-puissant, qui échapperait aux limites de la condition humaine. Or, Jésus a accepté toutes les limites de la condition humaine, jusqu’à mourir sur une croix.

O      Sophie Soria, résume ainsi l’attitude du Christ dans les trois tentations : « Jésus privilégie l’être sur l’avoir (première tentation), l’humilité sur le pouvoir (deuxième tentation), les limites de la nature humaine à la toute-puissance (troisième tentation) » (Un coach nommé Jésus, InterEditions, Paris, 2005, p. 127)

O      Il y a donc bien un pouvoir de Jésus, une force de vie, mais qu’il refuse d’utiliser pour lui-même, à des fins glorieuses ou politiques. Un pouvoir qui s’exerce avec humilité et douceur. Il y a dans les Évangiles, de façon plus marquée chez Marc, ce que l’on appelle le secret messianique : Jésus a souvent imposé une grande discrétion à ceux qui ont été l’objet de guérisons, en leur demandant de ne rien dire à personne. Il voulait éviter que son pouvoir soit mal interprété et utilisé à des fins politiques. Il voulait éviter une gloire terrestre, humaine.

O      Ceci sera mis en évidence dans les autres tentations de la vie de Jésus.

3. Un Messie humble, venu pour servir

Dans l’Évangile de Luc, le récit des tentations se termine sur cette précision : « Ayant ainsi épuisé toute forme de tentation, le diable s’éloigna de lui jusqu’au moment favorable. » (Lc 4, 13) Cette phrase laisse entendre qu’il y aura d’autres tentations dans la vie du Christ. D’autres situations où il devra trancher avec l’attente d’un Messie prestigieux :

O      Après la multiplication des pains, dans l’Évangile de Jean, il est dit : « Alors Jésus, se rendant compte qu’ils allaient venir s’emparer de lui pour le faire roi, s’enfuit à nouveau dans la montagne, tout seul. » (Jn 6, 15). C’est ici le même refus que lors des tentations au désert : refus d’un Messie triomphant, refus d’une royauté et d’une gloire terrestre, refus d’un royaume politique, refus d’un pouvoir malsain.

O      Après la confession de foi par Pierre, à Césarée de Philippe, où l’apôtre reconnaît en Jésus le Messie, Jésus fait savoir aux disciples par où devra passer ce Messie : par la souffrance, l’humiliation, la mort sur une croix. Face à ce visage du Messie, Pierre se révolte : « Dieu t’en préserve ! Non, cela ne t’arrivera point ! » Et Jésus lui répondra vivement : « Passe derrière moi, Satan ! tu me fais obstacle, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. » (Mt 16, 21-23 et //)

O      Lorsque Jésus entrera à Jérusalem, le lieu de sa Passion, il le fera dans l’humilité, en montant sur un âne, décevant probablement ceux qui attendaient de lui une entrée triomphale. Mathieu cite la parole d’Isaïe : « Voici que ton roi vient à toi ; il est humble, il monte sur un ânon, le petit d’une bête de somme. » (Mt 21, 5)

O      Aux apôtres qui discutaient entre eux pour savoir qui était le plus grand, Jésus dit : « Vous savez que les chefs des nations dominent sur elles en maîtres et que les grands font sentir leur pouvoir. Il ne doit pas en être ainsi parmi vous : au contraire, celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur, et celui qui voudra être le premier parmi vous sera votre esclave. C’est ainsi que le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour donner sa vie en rançon pour la multitude. »
(Mt 20, 24-28) Encore une fois, on a ici l’exhortation de refuser d’exercer le pouvoir à la manière des humains. Jésus exprimera cela encore plus explicitement lorsqu’il lavera les pieds de ses disciples (Jn 13).

O      Pendant son agonie au Jardin des Oliviers, Jésus sera profondément effrayé par la perspective de ce qu’il aura à subir ; il n'aborde pas stoïquement la souffrance. Par trois fois, il tombe la face contre terre, demandant au Père que cette coupe s’éloigne de lui. Ces trois fois font écho aux trois tentations que Jésus a vécues dans le désert. Mais de même, par trois fois, Jésus triomphera de l’épreuve. Il s’abandonnera à la volonté de son Père.

O      Devant Pilate qui lui demandait s’il était roi, Jésus répondit : « "Mon royaume n’est pas de ce monde. Si mon royaume était de ce monde, mes gens auraient combattu pour que je ne sois pas livré aux Juifs. Mais mon royaume n’est pas d’ici." Pilate lui dit : " Donc, tu es roi ?" Jésus répondit : "Tu le dis : je suis roi." » (Jn 18, 36-37) C’est la seule fois dans sa vie où Jésus s’affirme lui-même explicitement comme roi : car dans ce contexte de la Passion, l’ambiguïté n’est plus possible. Jésus sera d’ailleurs couronné d’épines, et sur sa croix, Pilate fera marquer : « Jésus le Nazaréen, roi des Juifs. »

O      Sur la croix, l’Évangile relate une parole d’un passant, dont la dernière partie ressemble étrangement à la troisième tentation au désert : « Toi qui détruis le sanctuaire en trois jours et le rebâtis, sauve-toi toi-même, si tu es le Fils de Dieu, et descends de la croix. » Mt 27, 40) Justement, Jésus n’est pas venu pour se sauver lui-même. Il est venu donner sa vie pour tous les hommes, il est venu sauver tous les humains.

O      Jésus se révèle donc non pas comme un Messie prestigieux, mais comme un Messie doux et humble de cœur, miséricordieux ; comme celui qui se met à genoux aux pieds de ses semblables pour leur laver les pieds ; comme le Serviteur souffrant dont parle Isaïe au chapitre 53. Jésus nous révèle ainsi le vrai visage de Dieu, un Dieu d'une toute-puissance assez éloignée de celle que les hommes imaginent spontanément.

4. Le chrétien participe à la royauté du Christ qui est de servir

O      De par le baptême, tout chrétien est prêtre, prophète et roi. Il participe donc à la royauté, au pouvoir du Christ, au pouvoir de Dieu. Mais cette première royauté à exercer, ce premier pouvoir, est sur soi-même : le chrétien est appelé à être maître de lui-même, maître de ses désirs, maître de sa vie. Lorsqu'il s’exerce en dehors de sa propre personne, c’est un pouvoir qui est service, mission, à l’image de celui du Christ, doux et humble de cœur. Un pouvoir qui a pour but de susciter, de faire croître la vie, de faire que s’étende le Royaume de Dieu. De par ce pouvoir, le chrétien a, selon A. Grün, « vocation à façonner sa propre vie et le monde selon les vues de Dieu. » (Op. cit., p. 130.)

O      A. Grün,  se référant à la mystique, dit que « nous avons en nous un espace de silence où Dieu seul habite, un espace sur lequel ce monde n’a aucun pouvoir. Le Dieu qui habite en nous est le Dieu de l’Exode, le Dieu qui nous libère des gardes-chiourme, lesquels nous incitent à battre des records de production, à aliéner notre liberté pour le simple droit de s’asseoir autour des marmites égyptiennes. Dieu nous libère du pouvoir du monde, du pouvoir des hommes, de leurs exigences et de leurs attentes, de leurs jugements et de leurs condamnations. Et il nous libère du pouvoir de notre propre surmoi, des accusations et des reproches que nous nous adressons à nous-mêmes, de l’autopunition et de l’auto dépréciation. » (op. cit.,  p. 134-135)

O      Le chrétien a aussi reçu du Christ  le pouvoir qui était le sien, le pouvoir de guérison, force de vie. Lors de l’envoi en mission des disciples, après sa résurrection, il leur dit : « Voici les signes qui accompagneront ceux qui auront cru : en mon nom, ils chasseront les démons, ils parleront en langues nouvelles, ils saisiront des serpents, et s’ils boivent quelque poison mortel, il ne leur fera pas de mal. Ils imposeront les mains aux infirmes et ceux-ci seront guéris. » (Mc 16, 17-18) Concrètement pour nous, il s’agit d’un pouvoir sur Satan, sur le mal, un pouvoir sur les forces de mort, un pouvoir créateur et de guérison. Un pouvoir qui est liberté des enfants de Dieu, qui est capacité d’aimer librement et sans entraves, à la manière du Christ.

III. Appropriations

1.   Est-ce que je peux repérer dans ma vie un besoin de pouvoir (ou de maîtrise) ?De quelle manière s’exprime-t-il ? S’exerce-t-il de manière légitime, saine, constructive ? Ou alors de manière pas très saine, biaisée, pouvoir occulte… ?

Comment pourrais-je l’exercer de manière plus constructive ? Je peux me poser cette question en lien avec l’exemple que nous a laissé le Christ tel qu’il s’exprime dans l’exposé.

Ou en lien avec la définition de A. Grün : « Le pouvoir est d’abord pouvoir sur soi, faculté de se façonner soi-même, de vivre par soi-même au lieu d’être vécu. (…) Le pouvoir est le contraire de l’impuissance. »

2.  Puis-je repérer dans mon existence des sentiments d’impuissance ? Pourquoi ? A l’égard de quoi ? Je peux essayer d’intégrer en moi, dans ma vie, ces éléments vis-à-vis desquels j’éprouve un sentiment d’impuissance ; en faire quelque chose de positif, de constructif. Je peux le faire en lien avec l’exemple que nous montre le Christ dans sa vie, en particulier lors des tentations.

3.  Puis-je repérer en moi des attitudes ou tentations de toute-puissance (qui traduisent un refus de la finitude, des conditionnements, limites et déterminismes) ? Que pourraient-elles masquer ? Qu’ai-je peur de voir ou laisser voir ? Que disent-elles de moi ? Que pourrais-je en faire pour qu’elles deviennent des forces constructives ?

4.  Je peux, à partir de la citation de Soljenitsyne, essayer de repérer dans ma vie des lieux où j’aurais à modérer ou autolimiter mes désirs. Que pourrais-je entreprendre concrètement, en particulier dans le domaine de l’écologie ?

5. Comment est-ce que je me situe face aux trois grandes tentations du Christ ? Dans quelle mesure je m’y laisse prendre ? Que pourrais-je faire pour en être moins victime ? Comment les trois réponses du Christ à ces tentations peuvent-elles m’éclairer :

     - « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » (Lc 4, 4) Quel est mon rapport aux biens, aux « faims » ?

     - « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu seul, et à lui seul tu rendras un culte. » (Lc 4, 8) Est-ce que je n’érige pas dans ma vie certaines réalités, certains biens ou activités, en idoles ?

     - « Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu. » (Lc 4, 12) Ai-je tendance à vouloir que Dieu se mette au service de mes intérêts, à vouloir lui « forcer la main » ? Comment me mettre authentiquement au service de Dieu, gratuitement ?

6.  Par le refus des trois tentations, le Christ refuse trois images du Messie : au refus de quelle image de moi-même chacun des refus du Christ m’invite-t-il ? Et au refus de quel bien, de quelle réalité dans ma vie m’invite-t-il ?

7.  De par le baptême, en tant que Chrétien, je suis roi, participant à la royauté du Christ ; une royauté empreinte d’humilité, qui est de servir et d’aimer. Je peux méditer à cette dimension de ma vie de chrétien en essayant de voir ce qu’elle signifie concrètement  dans mon existence. Que signifie pour moi être roi ?

                                                                                                                       Maret Michel, Communauté du Cénacle au Pré-de-Sauges