Isaïe 2, 1-5 La paix universelle

 

1.     Parole que vit Isaïe, fils d’Amoç, au sujet de Juda et de Jérusalem.

2.     Il arrivera dans les derniers temps que la montagne de la maison de Yahvé

sera établie en tête des montagnes et s’élèvera au-dessus des collines.

Alors, toutes les nations  marcheront vers elle,

3.   alors viendront des peuples nombreux qui diront :

      « Venez, montons à la montagne de Yahvé, à la maison du Dieu de Jacob,

      qu’il nous enseigne ses voies, et que nous marchions sur ses sentiers. »

      Car de Sion vient la Loi, et de Jérusalem la Parole du Seigneur. 

4.   Il jugera entre les nations, il sera l’arbitre des peuples nombreux.

      Ils briseront leurs épées pour en faire des socs,

      et leurs lances pour en faire des serpes.

      On ne lèvera plus l’épée nation contre nation,

      On n’enseignera plus à faire la guerre.

5.     Venez, maison de Jacob, marchons à la lumière du Seigneur.

 

0. Contexte et structure

Ø Un texte écrit vers 750 av. J-C. probablement dans un contexte de guerre. Un contexte qui ressemble à notre monde d’aujourd’hui, qui est marqué par la violence et la guerre (rien qu’en Afrique, il y a près d’une quinzaine de foyers de guerre)

1. Parole que vit Isaïe

Ø Parole que vit Isaïe (Vision d’Isaïe) : en hébreu davar, signifie à la fois événement et Parole. La Parole, ce sont les événements relus dans la lumière de Dieu et qui deviennent Parole. Et la Parole de Dieu elle-même, la Bible, ce sont les événements de l’histoire du Peuple de Dieu, relus dans la lumière de Dieu, et qui deviennent Parole de Dieu, Histoire sainte. Nous sommes de même appelés à relire les événements de notre vie sous la lumière de Dieu afin qu’ils deviennent aussi Histoire sainte, Parole de Dieu pour notre vie.

Une parole qui est en même temps, promesse, vision d’avenir. Une parole qui dit ce que Dieu veut réaliser dans la suite des temps. Une parole qui pose en même temps les conditions de la réalisation de cette promesse : cette parole est une exigence pour le présent, afin que se réalise la promesse.

Ø Au sujet de Juda et Jérusalem : ce texte se situe durant la période du schisme, où Israël était divisé en deux royaumes : le Royaume du Nord, ou Juda, avec capitale Samarie, et le Royaume du Sud avec capitale Jérusalem. Ce schisme a affaibli Israël, et de fait, 50 ans plus tard, le Royaume du Nord s’écroulera, et encore 100 ans plus tard, le Royaume du Sud.

Jésus lui-même a dit que tout royaume divisé ne tiendra pas, court à sa ruine. La division est à l’opposé de la paix, elle provoque presque toujours les conflits, voire les guerres. La division en nous mêmes, dans nos communautés, dans notre société est cause d’affaiblissement, et risque de provoquer l’écroulement, la ruine.

2. La montée de l’homme vers Dieu

Ø « dans les derniers temps » : iômîm : « Expression stylisée pour indiquer une époque plus ou moins lointaine, parfois avec une nuance eschatologique » (Bible Osty) Ce n’est pas un prolongement du présent, mais un avenir qui transcende le présent.  Peut être le temps du passage du temps de l’homme au temps de Dieu :

Eloi Leclerc , Sagesse d’un pauvre : « Il y a un temps pour tous les êtres. Mais ce temps n'est pas le même pour tous. Le temps des choses n'est pas celui des bêtes. Et celui des bêtes n'est pas celui des humains. Et par-dessus tout et différent de tout, il y a le temps de Dieu qui enferme tous les autres et les dépasse. Le cœur de Dieu ne bat pas au même rythme que le notre. Il a son mouvement propre (...) Il nous est très difficile d'entrer dans ce temps divin. Et cependant, là seulement nous pouvons trouver la paix. » (p. 65-66)

Entrer dans le temps de Dieu pour trouver la paix !

Ø « La montagne de la maison du Seigneur » : dans le langage biblique, la montagne est le lieu où Dieu se révèle, le lieu de la révélation de Dieu :  Le Mont Sinaï, où ont été données les tables de la loi, les 10 commandements ;  la révélation de Dieu à Elie au Mont Horeb (= le Mont Sinaï), le Sermon sur la montagne, la transfiguration sur le mont Thabor.

Traduit dans notre langage, cette montagne est le centre de nous-mêmes, le sommet de nous-mêmes, le lieu où Dieu réside et nous parle, un lieu à l’abri de toutes les vagues et de toutes les tempêtes, un lieu à l’abri du tumulte et de l’agitation de nos vies, le lieu du silence et de la paix.

Ø « sera établie, sera affermie » : le verbe utilisé renvoie à des textes de création, c’est un langage de création : Dieu seul peut établir, affermir ou déplacer les montages. Donc une intervention créatrice de Dieu qui ouvre sur un autre temps.

Ø « sera établie en tête des montagnes ; s’élèvera au-dessus des collines. » La montagne la plus haute est un très ancien thème mythique : c’est l’endroit où la terre et le ciel se rejoignent, le lieu de la rencontre de Dieu avec l’être humain. Ce lieu est à l’intérieur de mon cœur, c’est le sommet de ma personne.

Est-ce que Dieu est bien en tête de toutes mes priorités dans ma vie ? Est-ce qu’il est bien premier dans ma vie, au-dessus de tous ? Est-ce que ma vie s’organise autour de Dieu, ou est-ce que j’essaie de placer Dieu autour des éléments de ma vie ? « Messire Dieu premier servi » (Jeanne d’Arc)

Pour faire le lien avec le christianisme, Jésus est celui où la terre et le ciel se rejoignent, le lieu de la rencontre entre Dieu et l’homme : à la fois Dieu et homme, il fait le pont entre les deux mondes.

Ø v. 2-3 : « Venez, montons à la montagne du Seigneur… » Comme une procession, un pèlerinage de tous les humains vers le sommet de la montagne de Dieu.  = un chemin de montée de l’être humain vers Dieu. Cf. St Jean de la Croix : la montée du Mont Carmel. Ce mystique présente la vie spirituelle comme une montée vers Dieu.

3. la descente de Dieu vers l’homme

Ø v. 3b : changement de sujet : après l’action de l’homme, c’est ici l’action de Dieu. Il y a l’amorce d’un chemin de descente de Dieu vers l’homme. « qu’il nous enseigne, de Sion vient la loi, de Jérusalem la Parole du Seigneur, il jugera… »

Il y a comme 2 chemins qui se rencontrent : le chemin de l’homme vers Dieu et le chemin de Dieu vers l’homme.

4. Les conséquences de la rencontre de ces deux chemins :

Ø « Ils briseront leurs épées pour en faire des socs, et leur lances pour en faire des serpes. » Autrement dit, la paix se fera par la transformation des instruments de guerre en instruments agricoles, la transformation des instruments de mort en instruments de vie.

Ø L’aapproche d’Isaïe est très intéressante : il ne s’agit pas de détruire les instruments de guerre, mais de les réutiliser en les reconvertissant en instruments pour la vie (agriculture). Si l’on prend l’image du mur qui enferme, emprisonne : il s’agit de prendre les pierres du mur pour en faire des ponts, des routes, des passages.

Cette approche de reconversion est très intéressante. C’est du reste l’approche que fait Aristote de la personne humaine, approche qui sera reprise par St Thomas d’Aquin : nos passions, colère, agressivité, instincts, pulsions sexuelles, ne sont pas à éliminer : ce sont des forces vitales qui ont été prévues pour la survie de l’être humain. Il nous revient de les orienter vers la vie et non pas vers la mort ; en faire des forces de vie au lieu des forces de mort. Ne pas chercher à supprimer, mais réorienter toutes ces forces que nous avons parfois de la peine à maîtriser. Les réorienter dans le sens de la paix, de la justice et de l’amour.

Quels sont dans ma vie, dans mon être ces instruments de guerre à transformer en instruments de vie ? Le texte parle bien de transformation, et non pas d’élimination. Il y a en moi, en chacun de nos, des énergies très fortes, agressives, parfois même violentes, qu’on appelle passions. Ces énergies, qui se traduisent par de la violence, de l’agressivité, ou même de la colère, je ne dois pas les supprimer. Il nous est donné de les orienter soit vers la vie, soit vers la mort ; apprenons à les orienter vers la vie. Il s’agit d’apprivoiser ces passions, ces énergies qui peuvent être des forces de mort, de division, pour les transformer en forces de vie, en forces de paix. Donc non pas élimination, destruction, mais apprivoisement, transformation.

Le souffle de l’Esprit vient convertir en nous la violence de haine en violence d’amour. « L’énergie même de la violence est toujours présente (mais) métamorphosée, convertie, afin de participer à l’éternel combat du Bien et du Mal. Toute notre intelligence, notre sensibilité doivent se mobiliser pour transformer notre violence brute en force pacifiée» (J. Arènes, Dépasser sa violence, p. 39) Les psychanalystes parleraient d’une sublimation de la violence en violence d’amour.

- « On ne lèvera plus l’épée nation contre nation » : fait écho à s’élèvera : la guerre est remplacée par la paix universelle. Cette paix est la conséquence de l’élèvement de la montagne du Seigneur (s’élèvera), et du chemin de montée de l’homme. La paix vient lorsque Dieu est mis à sa juste place, lorsqu’il est honoré, élevé comme il se doit.  Et lorsque l’homme emprunte ce chemin de montée vers Dieu, chemin qui doit se réaliser à l’intérieur de son cœur : nous sommes appelés à cheminer pour rejoindre de centre de nous-même, ce lieu où Dieu réside et nous parle.

- « On n’enseignera plus à faire la guerre » : conséquence de Dieu qui nous enseigne ses chemins. D’un côté, on enseigne à faire la guerre, et de l’autre Dieu nous enseigne ses chemins. Nous avons dans notre pays et dans pratiquement tous les pays une école de recrue, une école où l’on apprend à faire la guerre, où l’on apprend à tuer. Mais on n’a pas vraiment d’école pour apprendre à faire la paix, pour apprendre à vivre en paix entre frères et sœur, entres cultures différentes, entre races différentes, entre religions différentes. La paix vient lorsque l’on cesse d’apprendre à faire la guerre, et que l’on apprend à faire la paix.

5. Exigence pour aujourd’hui

Ø « Allons, maison de Jacob, marchons à la lumière du Seigneur » : une Parole, Promesse d’avenir qui donne une exigence pour le présent, qui doit transformer le présent. Le peuple est appelé à entreprendre cette marche vers la montagne du Seigneur, ce chemin au-dedans de lui-même ce lieu où Dieu réside, ce lieu du silence et de la paix. Un cheminement qui doit se faire dans la lumière du Seigneur. Et plus nous arriverons à rejoindre ce lieu du silence et de la paix, plus nous serons source de lumière et de paix pour les autres.

Ø « Certains auteurs de la sagesse juive mettent en valeur la dimension de réparation (tiqoun) de tout acte : un acte juste ne concerne pas seulement celui qui l’a accompli, mais il a une portée universelle. Il répare la création abîmée. » (J. Arènes, La Vie N° 2912, p. 53) Un peu comme dans la théorie du Chaos : Un battement d’ailes de papillon à Singapour provoquerait à terme un cyclone aux Antilles. Ceci est d’autant plus vrai pour nous chrétiens : un battement d’ailes dans le domaine de la paix peut avoir une immense portée sur la paix universelle. Je crois que chaque pardon, chaque réconciliation, chaque geste en faveur de la paix a une influence sur la société entière.

6. Une appropriation de ce passage : Athénagoras

« Il faut mener la guerre la plus dure contre soi-même. Il faut arriver à se désarmer.

J’ai mené cette guerre pendant des années, elle a été terrible.

Mais, maintenant, je suis désarmé. 

Je n’ai plus peur de rien, car l’amour chasse la peur.

Je suis désarmé de la volonté d’avoir  raison, de me justifier en disqualifiant les autres.

Je ne suis plus sur mes gardes, jalousement crispé sur mes richesses.

J’accueille et je partage.

Je ne tiens pas particulièrement à mes idées, à mes projets (…).

J’ai renoncé au comparatif.

Ce qui est bon, vrai, réel est toujours pour moi le meilleur.

C’est pourquoi je n’ai plus peur.  Quand on n’a plus rien, on n’a plus peur.

Si l’on se désarme, si l’on se dépossède,

si l’on s’ouvre au Dieu-Homme qui fait toutes choses nouvelles,

alors, Lui efface le mauvais passé et nous rend un temps neuf où tout est possible. »

Ø La paix ne peut advenir que lorsque je me désarme. Lorsque je n’ai plus peur. Lorsque je n’ai plus rien à défendre. Lorsque nous avons peur, nous cherchons à nous défendre, et nous sortons toujours des armes plus ou moins agressives. 

Ø Joan Chittister : « La paix  vient quand nous mettons un terme à la guerre qui se déroule en nous. Mais la guerre qui nous dévore intérieurement est toujours un prélude à la guerre que nous allons porter à l’extérieur. Toute guerre commence à l’intérieur de nos cœurs »

Ø La paix commence en nous-mêmes. L’ennemi que nous combattons est en nous-mêmes. L’ennemi que nous combattons au dehors n’est qu’une projection de notre ennemi intérieur.

Ø Mais, selon le texte d’Isaïe, il ne s’agit pas de détruire ou d’éliminer les forces vives qui sont en nous (passions, vivacité, pulsions), mais de les transformer. Transformer ces énergies qui sont en nous, et qui peuvent être destructrices, des énergies de guerre, en dynamisme de paix.

                                                                                                        Maret Michel,  Communauté du Cénacle au Pré-de-Sauges

 

I. Isaïe 2, La paix universelle :  appropriations

 

1.    Je peux méditer sur la parole d’Éloi Leclerc, Le temps de l’homme et le temps de Dieu.

2.    « La montagne de la maison du Seigneur » :

Quel est, quel pourrait-être pour moi la « montagne de la maison du Seigneur », le lieu de la rencontre entre moi-même et Dieu, le lieu où je peux accueillir la voix et les « voies » du Seigneur, le lieu où germe en moi la paix ?

Comment, dans ma vie, je peux mieux cheminer vers cette montagne, vers ce lieu où Dieu me parle ?

3.    « La montagne de la maison du Seigneur sera établie en tête des montagnes ; s’élèvera au-dessus des collines. »

Est-ce que Dieu est bien en tête de toutes mes priorités dans ma vie ?

Est-ce qu’il est bien premier dans ma vie, au-dessus de tous ?

Est-ce que ma vie s’organise autour de Dieu, ou est-ce que j’essaie de placer Dieu autour des éléments de ma vie ?

4.    Quels sont ces lieux, dans mon existence, qui sont plus ou moins en état de « guerre », de dévastation, ou qui sont des lieux de mort, et qui auraient besoin d’être transformés en lieux de vie ?

5.    Quels sont les peurs qui m’habitent, et qui font que je me construis des murs, que je prends des défenses. Quels sont ces murs, ces défenses ?

6.    Quels sont ces « instruments de guerre », ces parties de moi-même agressives, non pacifiées, qui font obstacle à la paix, et qui pourraient être transformés en instruments de paix, en dynamisme de vie ?

7.    Le souffle de l’Esprit vient convertir en nous la violence de haine en violence d’amour. « L’énergie même de la violence est toujours présente,  métamorphosée, convertie, afin de participer à l’éternel combat du Bien et du Mal. Toute notre intelligence, notre sensibilité doivent se mobiliser pour transformer notre violence brute en force pacifiée» (J. Arènes, Dépasser sa violence, p. 39)

Je peux présenter à Dieu mes violences, mes agressivités, mes colères, mes haines, pour qu’il les transforme en violence d’amour.

8.    Je peux méditer le texte d’Athénagoras en me l’appropriant.