II.  Ep 2, 13-18 : C’Est lui le Christ qui est notre paix

 

13.     Maintenant, dans le Christ Jésus, vous qui jadis étiez loin,

        vous êtes devenus proches par le sang du Christ.

14.     Car c’est lui qui est notre paix, lui qui des deux peuples en a fait un seul,

        détruisant le mur qui les séparait, en sa chair il a tué la haine,

15.     en abolissant la loi avec ses préceptes et ses ordonnances.

Il voulait ainsi, du Juif et du païen, créer en sa personne un seul Homme nouveau,

16.   en faisant la paix et en les réconciliant avec Dieu

tous deux en un seul Corps par sa croix.

En sa personne il a tué la haine.

17.   Il est venu proclamer la paix, la paix pour vous qui étiez loin et pour ceux qui étaient proches.

18.   Car c’est par lui que les uns et les autres nous avons accès

             en un seul Esprit auprès du Père.

 

 

1.  Le shalom biblique

Ø Avant d’aborder ce texte, il est bon de dire un petit mot sur le Shalom biblique, que l’on traduit usuellement par paix.  En hébreu, le terme shalom a une signification très vaste, au point que la TOB le traduise par 34 mots français différents : paix, prospérité, bien, santé, sécurité, intégrité…. « En fait, le mot shalom est formé à partir d’une racine signifiant "être complet", "être parfait" mais aussi "être indemne". La paix représente donc la conformité à ce que l’on peut appeler "l’ordre du monde" ou "l’ordre des choses" » ou encore conformité au dessein de Dieu [1]

Ø La paix, c’est « la plénitude du salut messianique » (TOB, p. 577). La principale chose que devait apporter le Messie, c’est la paix. La paix biblique, c’est la plénitude du salut. Cf. Isaïe 2, 9, 11, …. presque toutes les promesses messianiques.

Ø On comprend que saluer quelqu’un en lui disant shalom signifie beaucoup plus que lui souhaiter la paix.

Ø Les relations elles-mêmes sont appelées à être shalom, c'est à dire conformes au dessein divin.

2.  C’est lui qui est notre paix, en sa personne il a tué la haine 

Ø La paix est centrale dans ce texte : 4 fois présente. L’unité aussi : Un seul, Un seul Homme nouveau, un seul Corps, un seul Esprit. La paix découle précisément de cette unité.

Ø Le texte de St Paul parle d’un éloignement (loin), puis d’un rapprochement (proches) ; (2 fois) un rapprochement qui se réalise par le Christ. Cet éloignement désigne probablement notre relation avec Dieu, mais il désigne aussi notre relation avec les autres frères et sœurs humains. De fait, notre relation avec Dieu est à l’image de notre relation avec notre prochain ; Jésus a dit : « Tout ce que vous avez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25). St Jean : « Si quelqu’un dit : J’aime Dieu ! et qu’il déteste son frère est un menteur. Celui qui n’aime pas son frère qu’il voit ne peut pas aimer Dieu qu’il ne voit pas. Oui, voilà le commandement que nous avons reçu de lui : que celui qui aime Dieu aime aussi son frère» (1 Jn 4, 20-21)

Nous pouvons sentir dans nos relations avec notre entourage un éloignement vis-à-vis de certaines personnes. Des personnes qui nous sont antipathiques, que nous cherchons à éviter, vis-à-vis desquelles nous maintenons une certaine distance. Jésus est celui qui vient rapprocher les personnes qui ont de la peine à vivre ensemble, celui qui vient combler les abîmes qui nous séparent ; les abîmes d’incompréhension, de préjugés, de division, de haine.

Ø Le Christ est non seulement celui qui apporte la paix, mais il est lui-même en sa personne la paix. La paix se réalise dans sa personne, dans son corps. On comprend mieux la formule si l’on considère que ce Corps est l’Église, c'est à dire l’ensemble du Peuple de Dieu.

Cette paix se réalise par la destruction du mur qui nous sépare. Et le texte dit que ce mur est un mur de haine. Au sens premier, le mur qui est visé ici par St Paul est la Loi de Moïse avec ses prescriptions.  Il faut se rappeler que les païens n’avaient pas le droit d’entrer dans l’enceinte qui entourait le lieu sacré, dans le Temple, sous peine de mort.

Mais au sens plus large, le terme englobe tous les murs qui séparent, qui divisent les êtres humains et qui les empêchent de s’aimer.

Ø « En sa chair, il a tué la haine ». En sa chair crucifiée, le Christ a vaincu la haine. Le Christ n’a pas répondu à la violence par la violence, mais par la douceur. Il a répondu à la haine par le pardon et l’amour. « Le problème de la violence est d’être contagieuse, de s’auto alimenter » (J. Arènes, Reconnaître et dépasser sa violence, in Tychique 160, nov. 1002, p. 28) Le Christ est venu casser le cercle vicieux de la violence qui engendre la violence, de la haine qui engendre la haine, par des représailles sans fin.  On peut voir ce que produit ce cercle vicieux par exemple en Israël, où la violence d’une partie vient justifier les représailles de l’autre, et réciproquement.

Face aux multiples foyers de guerre dans le monde, nous prions pour la paix. Certains psychologues et certains sages nous disent que la guerre qui se vit au-dehors n’est que l’expression de la guerre qui se vit au-dedans de nous. Toute guerre commence d’abord dans notre cœur.  Et toute paix commence aussi dans notre cœur. Jean Vanier dit aussi que « tous les murs extérieurs ne sont que la projection de nos murs intérieurs » Et ce sont nos murs intérieurs qui font que nous ne nous entendons pas, qui sont un obstacle à la communication, qui sont un obstacle à la paix.

« La haine » ne semble pas nous concerner. Selon Jacques Arènes, la violence, et même la haine, habite le cœur de chacun d’entre nous : « Freud pensait qu’une des tâches majeures de la civilisation était de lutter contre la violence de la pulsion d’agression (qui habite tout humain). Il existe en l’homme, quelque chose qui dépasse son désir de bien, et le subvertit. » « Le "moi" (de l’être humain) se constitue dans la violence, et c’est en partie dans la haine que l’enfant commence à reconnaître l’existence de l’autre. »  (Reconnaître et dépasser sa violence, Tychique 160, p. 25) Donc, la haine nous concerne tous. Nous avons tous des zones en nous qui ne sont pas amour, qui sont même à l’opposé de l’amour.

Le Christ, par le souffle de l’Esprit vient convertir en nous la violence de haine en violence d’amour.

Ø « Créer en sa personne un seul Homme nouveau » : Le Christ  est le nouvel Adam qui, en sa personne récapitule, rassemble toute l’humanité. Il est le nouvel Adam, prémices de toute l’humanité rachetée, restaurée. Il est l’Homme nouveau qui vient nous recréer à son image et à sa ressemblance, qui vient restaurer en nous l’image de Dieu abîmée par la péché.

On peut se rappeler la promesse d’Ezéchiel 36, 26-27 : « Je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau ; j’ôterai de votre chair le cœur de pierre et cous donnerai un cœur de chair. Je mettrai en vous mon esprit. ». Par une nouvelle création qui est réalisée par le Christ  Nouvel Adam, l’homme est conduit à son humanité véritable.  « Cet homme nouveau constitue l’humanité nouvelle au-delà des vieilles distinctions de race, de religion, de culture, de  classe sociale. » (TOB, p. 612) Cet Homme nouveau doit abolir toutes les divisions.

L’expression Homme nouveau désigne ici plus précisément « la communauté nouvelle qui naît au matin de Pâques, quand le Christ ressuscite comme premier (nouvel) Adam » (Cahier d’Évangile, N° 82, p. 48).

Ø « En un seul corps » : Il s’agit ici du Corps mystique du Christ, c'est à dire l’Église, la communauté des croyants. C’est en elle que devrait commencer à se réaliser la paix messianique, l’abolition des divisions et de la haine, en elle que devrait se réaliser l’unité.

Ø par sa croix // 13. par le sang du Christ // 14. en sa chair // 15. en sa personne // en sa personne.  La croix est fortement présente dans tout ce passage. Le salut, la réconciliation, la paix passe par la croix. Dans sa croix, Jésus a pris sur lui toutes les violences, toutes les souffrances, toutes les haines, toutes les divisions de l’humanité, pour les convertir en amour. Ce qui s’oppose le plus à l’amour, toute la haine qui s’est déchaînée lors de sa passion, Jésus l’a pris sur lui pour la convertir en amour.

La Croix du Christ manifeste qu'il est possible de tirer du bien même du mal. La souffrance, quand elle est intense, est de soi une des réalités le plus difficilement compatible à l'amour. Celui qui subit la souffrance est guetté par le risque de haine envers celui qui en est l'auteur. Il est difficile d'aimer dans la souffrance. On peut repérer une sorte de cercle vicieux entre la haine qui provoque la souffrance, la souffrance qui à son tour provoque la haine. Jésus est venu casser ce cercle vicieux en liant la souffrance à l'amour, en introduisant le pardon dans cette chaîne fatale. Ce qui semble nier l'amour, Jésus s'en sert pour manifester l'amour. Il s'en sert pour montrer que l'amour est plus fort: plus fort que le mal, plus fort que la souffrance, plus fort que la haine, plus fort que la mort elle-même. Il vient rompre ainsi tout fatalisme. Le Christ est venu nous apprendre à faire émerger l'amour de tout ce qui semble s’opposer à l’amour. Toutes nos souffrances, nos épreuves, nos échecs peuvent devenir des moyens d'aimer plus.

Ø v. 17 : « Il est venu proclamer la paix, la paix pour vous qui étiez loin, et pour ceux qui étaient proches. » Paul cite ici littéralement un passage d’Isaïe 57, 19. Il faut se rappeler que lorsqu’un auteur biblique fait une citation d’un passage, c’est qu’il veut renvoyer à l’ensemble du passage. « Cette référence explicite à Es renvoie en fait à l’ensemble des chap. 56-57 du prophète. Celui-ci annonce le jour où les fils de l’étranger viendront se joindre à Israël pour servir le Seigneur dans le temple où ils auront accès au même titre que les Juifs. » (TOB, p. 577) Le jour où les faibles également auront accès auprès du Seigneur, ceux qui paraissent apparemment le plus loin de Dieu. Le salut est donc annoncé pour ceux qui paraissent le plus loin du salut.

Ø « En un seul esprit » // Un seul, un seul Homme nouveau // un seul corps. Si nous sommes tous animés par le même esprit que le Christ, si nous ne formons plus qu’un seul Corps, un seul Homme nouveau, alors nous ne sommes qu’un.  Il n’y a plus de divisons et c’est vraiment la paix.

Ø Le Christ, vraiment celui qui apporte la paix ? Question qu’on peut légitimement se poser quand on voit le nombre de guerres qui, dans l’histoire, ont eu pour cause le christianisme, en particulier les guerres de religion.  Selon moi, il faut faire la distinction entre Dieu et l’idole ; entre Dieu, et l’image plus ou moins déformée que l’on peut s’en faire, et qui peut être utilisée pour légitimer la guerre.

                                                     Maret Michel, Communauté du Cénacle au Pré-de-Sauges

 

3. Appropriations

 

1.  « Dans le Christ Jésus, vous qui jadis étiez loin, vous êtes devenus   proches. »

Ÿ  entendre cet appel de notre humanité commune, nous sommes fondamentalement semblables. Nous avons tous en nous ce mélange de bien et de mal, de ténèbres et de lumière, d’amour et de haine

Ÿ  voir comment j’en vis dans le contexte de ma vie : celui  ou celle qui m’est « loin » - qui m’est « proche ». Peut-être  m’arrêter particulièrement sur ce ou celui-celle qui m’est « loin »

 

 

2. « C’est le Christ qui est notre paix, lui qui des deux n’a fait qu’un peuple »

« Il est venu proclamer la paix, paix pour vous qui étiez loin et paix pour ceux qui étaient proches »

Ÿ  entendre ce message de paix sur mon frère, ma sœur … particulièrement sur celui - celle qui m’est « loin »

 

 

3. « détruisant le mur de la séparation.. »

Ÿ  les murs à l’extérieur de moi trouvent leur source de séparation à l’intérieur de moi

Ÿ  regarder ce « mur de la séparation » ; voir comment ce mur a été construit, à partir de quels événements - événements qui sont comme des pierres qui ont construit ce mur.

Ÿ  accueillir comment ces mêmes pierres, qui composent mon mur intérieur, peuvent être transformées en pierre de construction  (Cf. 1 Pierre 2,5)

 

 

4. « Par le sang, en sa chair, en sa personne,  par la croix … »

Ÿ  « La Croix du Christ manifeste qu'il est possible de tirer du bien même du mal. Ce qui semble nier l'amour, Jésus s'en sert pour manifester l'amour. Il s'en sert pour montrer que l'amour est plus fort: plus fort que le mal, plus fort que la souffrance, plus fort que la haine, plus fort que la mort elle-même. Il vient rompre ainsi tout fatalisme. Le Christ est venu nous apprendre à faire émerger l'amour de tout ce qui semble s’opposer à l’amour. Toutes nos souffrances, nos épreuves, nos échecs peuvent devenir des moyens d'aimer plus. »

Ÿ  Quels sont ces lieux, en mon être, en mon existence, qui semblent s’opposer à la vie et à l’amour, et que le Christ veut venir transformer en vie, en amour, par la puissance de  sa croix et de sa résurrection ?

 

 

 



[1]  J.-D. Macci,  Shalom. La paix dans l’Ancien Testament, in Itinéraires, N° 29, 2000, p. 9