IV. Le pardon, la réconciliation, condition de la paix

A. La condition de la paix

Ø  Je pense que la plupart des problèmes relationnels, des conflits de personnes ont en arrière-fond le pardon.  Et je pense aussi que derrière tout conflit relationnel, il y a un pardon qui n’arrive pas à se donner, ou qui se donne de façon incomplète.

Ø  C'est pourquoi le pardon mutuel est très probablement la condition sine qua non de la paix dans notre vie, dans nos familles et nos communautés et même monde. Ceci est bien exprimé par Jean-Paul II : (Il n’y a pas de paix sans justice, il n’y a pas de justice sans pardon, Message pour la journée mondiale de la paix, 1.1.02.) « Une paix véritable n’est possible qu’à travers le pardon. (…)  La paix durable ne se résume pas à une question de structures, et de mécanismes. Elle repose avant tout sur un style de cohabitation empreint d’acceptation mutuelle capable de pardon. Nous avons tous besoin du pardon de nos frères et sœurs ; il nous faut donc prêts à pardonner aussi. Demander et accorder le pardon, voilà des actes qui sont le reflet de la profonde dignité de l’être humain. C’est parfois l’unique chemin qui permet de sortir de situations caractérisées par une haine ancienne et féroce » (Cœur en alerte, jan. 2000 p. 11)

Ø Roman de François Cheng : Un prisonnier dans un camp de rééducation en Chine : « Pardonner. Je crois bien que c’est la seule arme que nous possédions ; c’est notre seule arme contre l’absurde. Chacun de nous a vécu des choses terribles. (…) Nous savons que nous ne pouvons pas agir comme ceux qui nous ont fait du mal. Avec le pardon, nous savons que nous pouvons rompre l’enchaînement des haines et des vengeances. Nous pouvons prouver que le Souffle intègre persiste dans l’univers. » (Le dit de Tianyi, p. 341-344)

Ø Nous avons vu hier que le principal obstacle à la paix sont les murs, les barrières, les défenses intérieures que nous construisons pour nous protéger. Jean Vanier : « Le pardon est précisément ce processus qui supprime peu à peu ces barrières, et nous permet de commencer à accepter et même d’aimer ceux qui nous ont blessé » (Accueillir notre humanité, p 182)

B. Le pardon, la réconciliation est au cœur du Christianisme 

Ø  Le pardon, la réconciliation, est une dimension fondamentale du christianisme :

Ø  A. Grün : « La Bible décrit l’action de Dieu en Jésus-Christ comme une réconciliation. L’Église des tout premiers temps a considéré comme une de ses tâches essentielles d’annoncer et de réaliser la réconciliation. » [1]

Ø  A. Grün : « Matthieu fait du pardon l’attitude centrale de la communauté chrétienne. » (op. cit. p. 17) Notre Père : « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés… Car comme vous remettez vos dettes, elles vous seront remises. Si vous pardonnez aux hommes leurs man­que­ments, votre Père céleste vous remettra aussi. Mais si vous ne remettez pas aux hommes, votre Père céleste ne vous remettra pas vos dettes » (Mt 6, 12.14)

Mt 5, 25 : Pour Matthieu aussi, la réconciliation est le critère d’authenticité du culte chrétien : « Quand tu présentes ton offrande à l’autel, si tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère ; puis alors reviens, et alors présente ton offrande. » 

 A. Grün : « Matthieu en a fait aussi (du pardon) la règle fondamentale de la vie en communauté. Sa préoccupation est de pouvoir faire vivre ensemble les membres de la communauté chrétienne dans l’esprit de Jésus » (ibidem) (Cf. Mt 18) « Et une communauté ne peut subsister, sans que ses membres ne soient disposés à se pardonner mutuellement. » (op. cit. p. 20)

Ø  A. Grün : La réconciliation est aussi centrale dans la théologie paulinienne : On a vu hier le texte d’Éphésiens 2. Un autre passage où la réconciliation est centrale :  « Si donc quelqu’un est dans le Christ, il est une création nouvelle; l’être ancien a disparu, un être nouveau est là. Et le tout vient de Dieu qui nous a réconciliés avec Lui par le Christ et nous a confiés le ministère de la réconciliation. … C’était Dieu qui, dans le Christ  réconciliait le monde, ne tenant plus compte des fautes des hommes, et mettant en nous la parole de réconciliation. Nous sommes donc les ambassadeurs du Christ, c’est comme si Dieu exhortait par nous. Nous vous en supplions au nom du Christ : laissez-vous réconcilier avec Dieu » (2 Co 15, 17s)

St Paul voit aussi le pardon comme le fondement de la communauté chrétienne : « Supportez-vous les uns les autres et pardonnez-vous mutuellement si l’un a contre l’autre quelque sujet de plainte. Le Seigneur vous a pardonné, faites de même à votre tour. » (Col 3, 14)

C. Un acte libérateur, qui fait tomber les murs de nos prison intérieures

Ø  Il y a un lien très fort entre le pardon et la libération, entre le pardon et faire tomber les murs : Si l’on se réfère à l’étymologie grecque, le terme pour désigner l’acte de pardonner est le verbe aphèô, qui signifie dans un sens premier libérer, délier. On l’utilise lorsque les portes d’une prison s’ouvrent pour libérer un prisonnier. Il signifie aussi, mais dans un sens second, remettre une dette ou une offense. [i]

Ø  La libération, le pardon, est au cœur du ministère du Christ : Dans l’Évangile de Luc, Jésus commence son ministère à Nazareth en prononçant ces paroles : (4, 18) “ L’Esprit du Seigneur est sur moi parce qu’il m’a consacré par l’onction pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres, libérer (aphèô) les prisonniers ”      

Un peu plus loin, lorsqu’il pardonne au paralytique, Jésus utilise le même verbe : “ Tes péchés sont remis (aphèô = libérés) ” (Lc 5, 20). Et tout de suite après, Jésus libère le paralytique de son handicap. Le pardon est une dynamique de libération de l’amour, libération de la vie ; dynamique de guérison, chemin vers la vie.

Ø  Le pardon est donc une libération, un acte libérateur, un acte qui fait tomber nos murs, aussi bien pour celui qui est pardonné que pour celui qui pardonne.

- Car par le non pardon, je maintiens en quelque sorte celui qui m’a offensé sous mon pouvoir, je dresse un mur entre lui et moi ; je le maintiens dans un rapport de dépendance ; pardonner, c’est faire tomber ce mur, c’est redonner à celui qui m’a offensé la pleine liberté.

- Mais l’inverse est aussi vraie : en pardonnant, je me libère de l’offenseur, je coupe le lien qui me maintient rattaché à lui, je fais cesser son pouvoir sur moi. J’enlève le mur que j’avais construit pour me protéger de lui. Ne pas pouvoir pardonner est une véritable servitude ; c’est une entrave à une relation saine.

D. Casser le cercle vicieux de la violence qui entraîne la violence

Ø  Le non pardon tend à perpétuer en soi-même et dans les autres le mal subi:  Lorsque le pardon n’arrive pas à se donner, la violence ou l'humiliation subie se retourne contre l'agresseur, et même contre des innocents. Il y a une logique du mal qui entraîne le mal, dans un cercle vicieux qui n'en finit jamais de tourner.

Ø  Le pardon a une di­men­sion créatrice: Il crée un espace où la logique pénale et revendicative n'a plus cour: "Le pardon n'est pas oubli du passé, il est le risque d'un avenir autre que celui imposé par le passé ou la mémoire" (in J. Monbourquette, Pardonner pour guérir, p. 51). Le pardon est un acte créateur, recréateur et libérateur qui ouvre un avenir nouveau, non déterminé par le passé.

Ø  La violence, agres­sion ou humiliation subie est comme un virus dangereux qui tend à se com­mu­ni­quer. Seul le pardon peut venir rompre cette chaîne fatale. Le pardon vient cas­ser ce cercle vicieux pour ouvrir un avenir nouveau, aussi bien pour soi-même que pour autrui. Ne plus enchaîner, emprisonner les autres dans les conséquences de leurs actes, et ne plus s’enchaîner soi-même

E. J. Vanier : Sortir de la prison de nos aversions, nos peurs et nos haines

Ø Jean Vanier : « Le processus de pardon commence par la prise de conscience de nos peurs et de nos barrières. » (Accueillir, p. 200) Tant que l’on n’a pas conscience des peurs et des défenses, des murs qui en découlent, nous continuons à vivre les relations sous ce mode défensif, qui est presque toujours un mode empreint d’agressivité. Et il est alors très difficile de pardonner.

Ø Une fois que la prise de conscience est faite, « le pardon est précisément ce processus qui supprime peu à peu ces barrières, et nous permet de commencer à accepter et même d’aimer ceux qui nous ont blessés. C’est la dernière étape de la libération intérieure. » (Accueillir, p. 182)

Ø « Pardonner, c’est briser les murs d’hostilité qui nous séparent les uns des autres et aider chacun à sortir de l’angoisse provoquée par l’isolement, la peur et le chaos, pour le faire entrer dans la communion et l’unité. Cette communion naît de la confiance, de l’acceptation mutuelle »  (Accueillir, p.  216)

Ø Pour pardonner au prochain, il est nécessaire de se pardonner à soi-même. Et « pour se pardonner à soi-même, il faut s’accepter tel qu’on est. La perte de la fausse image de soi, qui permettait de se croire supérieur et de cacher ses fragilités et ses fautes, peut réveiller une angoisse et une souffrance intérieure. Nous ne pouvons accepter cette souffrance que si nous découvrons, cachée sous ces masques et ces brisures de notre être, notre vraie personne profonde, plus belle que celle que nous avions imaginée. »  (Accueillir, p.  211-212)

Ø Pardonner, « c’est une libération de la prison de nos attirances et de nos aversions, de nos haines et de nos peurs, pour marcher vers la liberté et la compassion. Certes, dans ce processus, il y a, il y aura encore, en nous des inhibitions, des ressentiments et des colères, mais le désir de liberté nous envahit chaque jour d’avantage. » (Accueillir, p. 215)

F. Desmond Tutu : “ Il n’y a pas d’avenir sans pardon… ”

Ø  Desmond Tutu a été président de la Commission Vérité et Réconciliation, chargée de faire la vérité sur les crimes de l’apartheid en Afrique du Sud.

Ø  Le choix qui a été pris par le Commission Vérité et réconciliation a été d’amnistier tous ceux qui avouaient publiquement les crimes qu’ils avaient commis, seulement ceux qui avouaient, pas les autres ! Cette option a favorisé les aveux, et a permis aux victimes de savoir, ce qui rend plus facile le pardon.

Ø  La Commission a choisi de Faire justice, mais autrement ; une justice plus empreinte de miséricorde, moins teintée de vengeance. Le but de la Commission était la recherche de l’unité nationale, le bien être de tous les Sud-africains, la réconciliation de tous les citoyens, la reconstruction de la société, la paix (le Shalom = le bien, la vie de tout le peuple). Le procès a été abordé dans une optique de compréhension et non de vengeance, de réparation et non de revanche, d’ubuntu  et non de représailles : Dans cette notion d’ubuntu africaine, proche du shalom biblique, l’harmonie sociale est le souverain bien. Tout ce qui est susceptible de compromettre cette harmonie doit être à tout prix évité.

Ø Lors d’un interview réalisée à Genève en 1998, Desmond Tutu parlait ainsi de la Commission Vérité et Réconciliation : « Pour l’avoir expérimenté, j’ai appris que nous, les humains, nous possédons une capacité terrifiante à faire le mal. Au long des audiences de la Commission Vérité et Réconciliation, en entendant les atrocités commises par l’homme, la seule façon de continuer était de se dire : par la grâce de Dieu, je vais de l’avant. Dans ce cadre, j’ai aussi découvert l’étonnante capacité des êtres humains à faire le bien. Je pense à ces personnes ayant subi des actes horribles : je m’attendais à les voir rongées par l’amertume, la colère ou la haine. Elles ont fait preuve d’une grandeur d’âme admirable, d’une remarquable volonté de pardon. Pour moi une conclusion s’est imposée : il n’y a aucun avenir sans pardon» (Echo magazine, 9.12.99, p. 15)

Aucun avenir sans pardon. Inversement, j’ai pu expérimenter comment le pardon ouvre l’avenir, ouvre de nouvelles possibilités, débloque des situations qui semblaient dans l’impasse, à quel point il est créateur, libérateur.

 

                                                                                                                                    Maret Michel, Communauté du Cénacle au Pré-de-Sauges



[1] Se pardonner soi-même, p. 9.



[i] En grec, « « réconciliation » est construit sur la racine autre. Se réconcilier implique un changement chez la personne qui se réconcilie. C’est un acte dynamique qui vise à changer à l’égard de l’autre, ou à changer de regard sur l’aurtre. » (Graz, p. 11)