Troisième semaine de Pâques : La pâque des disciples d'emmaüs

1. Le désespoir des deux disciples

-        Au début du texte de Lc 24, 13-35, on trouve les deux disciples en chemin, en état de crise, en état de deuil. Ils viennent de vivre quelque chose de terrible: le supplice de la croix est l'un des plus cruels qui ait été inventés, et l'agonie d'un crucifié est quelque chose d'effrayant à voir. De plus, ils ont perdu celui avec qui ils ont cheminé près de trois ans, celui qui avait changé radicalement le sens de leur vie, celui pour qui ils avaient tout quitté, celui en qui ils avaient mis tous leurs espoirs, celui sur qui ils avaient fondé toute leur existence : « Nous espérions qu’il serait le libérateur d’Israël ». Or, tout cela s'effondre subitement.

-        Les deux disciples sont d'une certaine façon en état de fuite: ils s'éloignent de Jérusalem, lieu de la mort de Jésus, et qui leur rappelle tant de mauvais souvenir, tant de souffrance, lieu qui leur rappelle l'échec de Jésus, l'échec de leur vie. Mais en même temps, ils s'éloignent de leurs frères et sœurs, ils s'éloignent de la communauté, ils s'éloignent du lieu de la fête (la Pâque). Il y a en eux un certain refus d'accepter que les événements se soient passés tels qu'ils se sont passés, et ils n'en comprennent pas le sens.

-        Ils sont en quelque sorte en état de mort intérieure: ils demeurent plongés dans les ténèbres, et vivent dans un état d'aveuglement;  ils ne comprennent plus rien à la vie, ils n'ont plus de sens à la vie, leur visage est sombre (v. 17). Ils ne comprennent plus rien à Dieu, qui laisse mettre à mort un prophète, le Messie, qui laisse mourir celui qui s'est déclaré son Fils.

2. Jésus fait route avec eux

-        Dans un deuxième temps, Jésus s'approche, il fait route avec eux, il vient les rejoindre dans leur souffrance, il vient les rejoindre dans leurs ténèbres. Éton­namment, les disciples ne le reconnaissent pas; le texte dit: "Ils étaient empêchés de le reconnaître". La mort est tellement présente en eux qu'ils n'arrivent plus à voir, à reconnaître la vie, à reconnaître celui qui est la Vie. Ils sont tellement plongés dans les ténèbres qu'ils se sont fermés à toute lumière, et ils ne voient plus celui qui est la Lumière. Les ténèbres obscurcissent leurs yeux.

-        On peut dire qu'il en est souvent de même dans nos vies: Jésus vient toujours nous rejoindre dans quelque nuit que nous soyons, il s'approche de nous, il vient nous rejoindre dans notre mort intérieure. Mais souvent, les ténèbres sont tellement fortes qu'elles obscurcissent notre regard; elles étouffent notre sensibilité, et nous ne reconnaissons plus Jésus qui vient nous rejoindre dans notre détresse.

-        Jésus se révèle parfois à nous sous un autre visage que celui auquel nous étions habitués. Il ne répond plus à nos attentes, à l’image que nous nous étions forgée de Dieu, l’image d’un Dieu tout puissant qui viendrait empêcher que l’innocent soit injustement mis à mort et torturé ; l’image d’un Dieu qui ferait que notre vie se déroule bien, sans ennuis de santé, sans échecs, sans deuils.

-        Jésus se révèle parfois à nous dans nos détresses à travers nos frères ou nos sœurs, et nous ne savons parfois pas le reconnaître.

3. Les disciples expriment leur souffrance

-        Pour les aider à sortir de leurs ténèbres, Jésus commence par leur demander d'exprimer leur souffrance, d'exprimer leurs espérances déçues, d'exprimer leur échec.

-        Dans l'expression de leur vécu, les disciples relatent ce qu'ont fait les chefs du peuple: "Les chefs des prêtres et les dirigeants l'ont livré, ils l'ont fait condamner à mort et ils l'ont crucifié". Même si elle n'est pas exprimée ici, une forte agressivité doit bouillonner en eux contre ceux qui sont responsables de leur malheur; et ils auront un sérieux chemin de pardon à vivre vis-à-vis des bourreaux de leur maître.

-        En faisant mémoire de ce qu'ils ont vécu, les deux disciples vont exprimer quelle était leur espérance qui a été déçue: "Nous qui espérions qu'il serait le libérateur d'Israël".  Il y a caché dans cette espérance des disciples un certain désir de puissance, un désir d'accomplissement humain ("Il était un prophète puissant en paroles et en actes"). Les disciples n'ont pas compris que la libération apportée par Jésus ne se situe pas à un niveau politique ou extérieur, mais que c'est quelque chose de beaucoup plus profond, que c'est une libération intérieure.

-        On peut se demander ici quelles est notre espérance vis-à-vis de Dieu ? Quelles sont nos attentes ? Quelle libération attendons-nous ? Quelle hiérarchie des valeurs fonde notre foi en Dieu ?

4. Jésus explique le sens de cet événement douloureux

-        Après les avoir laissé s'exprimer, Jésus va opérer en eux un passage; il va leur redonner l'espérance, il va leur faire retrouver le sens de la vie, en leur faisant comprendre le sens de l'événement, et son aspect positif. Il va interpréter l'événement de sa Pâque à la lumière de l'Écriture. Il va transformer pour eux l’événement en Parole, justement à la lumière de la Parole de Dieu.

-        Jésus va leur faire comprendre que le "prophète puissant en acte et en paroles" devait être aussi le serviteur souffrant tel que décrit dans Is 53. Il démonte en quelque sorte leurs rêves de puissance, leurs rêves de réalisation humaine. Son discours est une invitation à ne jamais séparer deux faces de la Pâque: face douloureuse et face glorieuse. Ainsi dans notre vie, ces deux facettes seront inséparables, et nous ne devons pas rêver d’une vie sans souffrance, sans maladies, sans handicaps, sans échecs, sans deuils,…

-        Jésus leur fait comprendre la nécessité (il fallait) du passage par la souffrance, l'épreuve, la mort, pour arriver à la vie: "Ne fallait-il pas que le Messie souffrît tout cela pour entrer dans sa gloire ?" Ce "il fallait" vaut aussi pour nous: si nous voulons entrer dans la Pâque de Jésus, pour passer avec lui de la mort à la vie, et ceci tout au long de notre existence, nous passerons inévitablement avec lui par la crise, l'épreuve, la souffrance; comme le dit St Pierre, "Il nous a montré le chemin (le Passage), afin que nous marchions sur ses traces" (1 P 2, 21). On ne doit pas comprendre ce il fallait comme une fatalité, mais de la même manière que la transformation physique ou chimique de certaines réalités de la nature. Par exemple, l’argile ne peut devenir solide, ne peut devenir de la terre cuite, sans avoir passé par le feu. La graine ne peut germer et devenir une plante sans mourir à ce qu’elle a été.

-        Une parole de Khalil Gibran exprime cela de manière poétique : « En automne, je récoltais toutes les peines et les enterrais dans mon jardin. Lorsqu’avril refleurit et que la terre et le printemps célébrèrent leurs noces, mon jardin fut jonché de fleurs splendides et exceptionnelles. Mes voisins vinrent les admirer et chacun me dit : " Quand reviendra l’automne, la saison des semailles, nous donneras-tu des graines de ces fleurs afin que nous puissions les planter dans nos jardins ?" »

-        Si Jésus a relu et interprété l'événement de sa Pâque à la lumière de l'Écriture, nous avons aussi à relire nos crises, nos passage difficiles et dou­loureux à la lumière de l'Écriture, pour en faire des Pâques. Ces passages difficiles doivent devenir pour nous une Histoire sainte, à la lumière de l'Histoire sainte du Peuple de Dieu. Les événements difficiles de notre vie ont à devenir Parole, comme les événements de l'AT sont devenus Parole pour le peuple de Dieu. DaVaR désigne en hébreu aussi bien la parole que l'événement. La Parole, ce sont les événements de notre vie, parfois douloureux, relus dans la lumière de Dieu et qui prennent sens, qui deviennent Parole pour notre vie.

5. La célébration

-        Arrivés à Emmaüs, les disciples invitent Jésus à rester avec eux et manger. Paradoxalement, c'est Jésus qui semble présider la table. Emmaüs est un lieu de célébration: célébration de l'espérance et de la joie retrouvée, célébration des merveilles de Dieu, célébration de la vie...

-        Les exégètes admettent usuellement que Jésus a célébré ici une Eucharistie ("Il prit le pain, dit la bénédiction, le rompit et le leur donna" = schéma eucharistique; plus encore "comment ils l'avaient reconnu à la Fraction du pain" = terme technique pour désigner l'eucharistie). C'est donc le "Repas du Seigneur" (1 Co 11, 17) que les disciples partagent avec Jésus. Paradoxalement, avant la Fraction du pain, Jésus est présent, mais les disciples ne le reconnaissent pas; et après la fraction, ils le reconnaissent, mais Jésus disparaît à leurs yeux ; comme s’il était pour eux encore plus présent qu'auparavant, c'est-à-dire intérieurement. Jésus est comme irrémédiablement présent pour eux, bien qu'ils ne le voient plus.

-        L'eucharistie est le lieu où nous remémorons, où nous réactualisons la Pâques de Jésus, son passage par la souffrance, la mort et la résurrection. Elle est un lieu de transformation, de changement: changement du pain et du vin dans le corps et le sang de Jésus; transformation de l'humain en divin. Elle est aussi le lieu où toutes nos réalités humaines, notre vie, nos souffrances, nos échecs, nos épreuves, nos morts, peuvent être offertes avec le pain et le vin, et être transfigurées, transformées en vie par la puissance de Dieu. L'eucharistie est le lieu où toutes nos Pâques peuvent être unies à la Pâque de Jésus et être transformées progressivement en vie.

6. La conversion : retour à Jérusalem et témoignage

-        Le chemin parcouru par les deux disciples avec Jésus, l'expression de leur souffrance, l'éclairage apporté par le Christ sur l'événement pascal, et enfin la célébration à Emmaüs, tout cela a opéré en eux un retournement, comme une conversion: ils repartent dans le sens inverse à celui où ils allaient avant; ils retournent vers Jérusalem qu'ils fuyaient auparavant; ils retournent vers ce lieu qui leur rappelait d'aussi affreux souvenirs, mais qui a pris maintenant une autre signification, un autre visage. Ils retournent vers la communauté.

-        Une profonde transformation s'est opérée en eux depuis le début du récit:

·        Au début, Jésus était présent, mais ils ne le voyaient pas; à la fin, Jésus n'est plus là de façon visible, mais il est présent dans leur cœur, et les yeux de leur cœur savent reconnaître sa présence.

·        Au début, ils étaient tristes, le visage sombre; à la fin, ils sont pleins d'enthousiasme.

·        Au début, ils étaient isolés, coupés de la communauté; à la fin, on les retrouve dans la communion avec le reste de la communauté.

·        Le début du récit se passe dans la lumière du jour, mais leur cœur était dans les ténèbres; lors de la fin du récit, la nuit tombe, mais la lumière s'est levée dans leur cœur.

·        Au début du récit, ils avaient l'image d'un Messie triomphant; à la fin, ils ont pris (du moins partiellement) conscience de la nécessité de l'épreuve pour entrer dans la gloire.

·        Au début, ils étaient dans le désespoir, le non-sens. A la fin, ils ont retrouvé l’espérance, la lumière s’est fait dans leur cœur par rapport au sens de l’événement pascal.

-        Les deux disciples sont passés d'une certaine extériorité à une intériorité.

-        Suite à leur transformation, les deux disciples deviennent témoins: témoins de la résurrection de Jésus, témoins de l'irruption de cette résurrection dans leur vie et du bouleversement que cela suscite; témoins de la transformation opérée en eux; témoins de la vie qui a fait émerge au milieu de leur mort.

-        Nous sommes de même appelés à être témoins de la puissance de Dieu agissant en nous, témoins de nos morts changés en vie, car c'est une aide pour tous de voir la vie triompher de la mort. Comme le dit St Pierre, "nous sommes chargés d'annoncer les merveilles de celui qui nous a appelés des ténèbres à son admirable lumière" (1 Pi 2, 9).

 

Maret Michel, Communauté du Cénacle au Pré-de-Sauges