Lundi – Mardi – Mercredi Saint : les jours du Fiancé

Ces trois jours sont appelés dans la liturgie byzantine les jours du Fiancé. Ce sont bien les noces du Christ avec l’humanité qui vont être consommées dans le mystère pascal. Nous préparons notre cœur en veillant dans la foi, en tenant nos lampes allumées, en agissant comme les vierges prévoyantes qui ont gardé une réserve d’huile en attendant la venue de l’époux. Nous nous préparons à entrer dans la Chambre haute, le Cénacle, la Salle des Noces.

Durant ces trois jours, les premières lectures de l’eucharistie nous présentent trois Chants du Serviteur d’Isaïe dont le troisième est déjà dans la ligne du Souffrant.

L’évangile du Lundi Saint relate de l’onction de Béthanie : Ce récit présente une proximité chronologique avec la Passion, puisque l’événement se passe six jours avant la Pâque. Proximité géographique, puisque Béthanie est à quelques kilomètres seulement de Jérusalem. Proximité littéraire car le texte est inséré dans le récit de la Passion. Proximité théologique, puisque l’onction de Béthanie annonce le don d’amour total que le Christ va faire lors de sa Passion ; le repas préfigure le repas pascal, le repas des noces du Christ avec l’humanité. A Béthanie prédomine déjà un climat pascal.

Le texte de l’onction fait référence à Lazare, que Jésus a ressuscité d’entre les morts, annonce de sa propre résurrection : « Je suis la résurrection et la vie. Qui croit en moi, même s’il meurt vivra ; et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. » Lazare préfigure l’Eglise que nous sommes et qui est appelée à vivre de la vie du Ressuscité.

Marie a pris un parfum très pur et de très grande valeur. Ce parfum est l’expression la plus forte et la plus subtile de l’amour. Quand on aime, on ne calcule pas. Un peu à l’image du don de la pauvre veuve dans le tronc du temple, qui donne gratuitement, sans compter, qui a mis tout ce qu’elle avait pour vivre. Des gestes dans lesquels le Christ se reconnaît, lui-même se donnant totalement, donnant tout ce qu’il a, tout ce qu’il est. Un don qui n’a pas de prix, un don qui remplit toute l’Eglise que nous sommes de l’odeur de son parfum, le parfum qui jaillira de son côté transpercé par la lance et qui se répandra sur l’Eglise de tous les temps.

 Marie est la bien-aimée du Cantique des Cantiques qui prodigue son parfum pour son Bien-Aimé : « Tandis que le roi est dans son enclos, mon nard donne son parfum. » (Ct 1, 12)

Dans la version de St Marc, Jésus souligne la grandeur du geste de la femme : « En vérité je vous le dis, partout où sera proclamé l’Évangile, au monde entier, on redira aussi à sa mémoire ce qu’elle vient de faire. »  (Mc 14, 9) Ce geste par son caractère prophétique et exemplaire, est proposé à la contemplation des chrétiens de tous les temps ; il entre dans la proclamation de l’Évangile à toutes les nations.

L’onction de Marie est faite sur les pieds de Jésus, en préfiguration du lavement des pieds, du Christ Maître et Seigneur qui s’est fait le serviteur de tous, et qui nous appelle à aimer à son exemple.

L’onction ayant pour fonction dans l’AT de sacrer les prêtres, les prophètes et les rois, c’est à Marie de Béthanie d’être la main du Père oignant le Fils à son Heure comme Prêtre, Prophète et Roi.

Mais aussi, par son geste, Marie anticipe l’embaumement du corps de Jésus, qui ne pourra d’ailleurs pas être réalisé.

« Ce parfum est enfin celui de la prière. Celui qui porte la marque des sacrifices de bonne odeur. Car le sacrifice parfait est comme le parfum d’un cœur pur (Ez 20, 41). Que ma prière devant toi s’élève comme l’encens et mes mains comme l’offrande du soir chante le psalmiste (Ps 141, 2) C’est le parfum du cœur profond. (…) Car l’âme qui prie respire Dieu. L’Esprit qui anime sa prière, en elle, parfume toute sa vie. » [1]

Ainsi que le dit St Paul : « Nous sommes bien pour Dieu la bonne odeur du Christ parmi ceux qui se sauvent et parmi ceux qui se perdent… Une bonne odeur de vie qui conduit à la vie. » (2 Co 2, 15-16)

Judas intervient pour critiquer le geste de la femme, s’enfonçant peu à peu dans les ténèbres de son cœur et de son incompréhension sur l’amour qui se donne : « Pourquoi n’a-t-on pas vendu ce parfum pour 300 pièces d’argent. » Le contraste est saisissant entre l’amour qui se donne sans compter et le calcul mesquin de Judas.

En ce Lundi Saint, allons avec Marie à Béthanie, aux pieds de Jésus. Que sur lui, notre Bien-Aimé, nous versions le parfum de notre amour. Que toute la maison soit remplie de l’odeur du parfum.

Le Mardi Saint, nous nous retrouvons dans la Chambre haute, au cours d’un repas, peu après que Jésus ait lavé les pieds de ses disciples. C’est là que le Christ va célébrer la Pâque.

C’est le soir, bientôt la nuit tombe : « Il faisait nuit » (Jn 13, 30). C’est l’heure des ténèbres. Les ténèbres envahissent peu à peu le cœur de Juda, envahissent le cœur de tous ceux qui vont demander sa mort, envahissent la terre : Jésus annonce la trahison de Juda ; Il annonce aussi le reniement de Pierre ; c’est l’heure où semble triompher le Prince des ténèbres.

Pourtant, au cœur de la nuit luit celui qui est la Lumière du monde : « Tout ce qui fut en lui était la Vie, et la vie était la lumière des hommes. Et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas saisie. » (Jn 1, 4-5) Les ténèbres ne peuvent obscurcir celui qui est la Lumière. Le Christ va transcender ces ténèbres et les transfigurer en amour. Toute la violence, la haine, la cruauté déchaînées contre lui ne pourront pas le sortir de cet amour, et vont même le conduire à un amour encore plus fou : un amour qui se donne jusqu’à la mort : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. » (Jn 15, 13) « Avant la fête de la Pâque, Jésus sachant que son heure était venue de passer de ce monde vers le Père, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’à l’extrême. » (Jn 13, 1)

Envers Judas qui va le trahir, envers Pierre qui va le renier, envers ses apôtres qui vont l’abandonner, envers ceux qui vont le crucifier, pas le moindre reproche, pas la moindre haine. « Mon ami » dit-il à Judas. « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23, 34) envers ses bourreaux. Sur tous, un regard qui ne sait pas faire autre chose qu’aimer. Son amour transcende les ténèbres, le pardon dépasse la haine, la miséricorde efface l’iniquité ; miséricorde qui va s’étendre sur tous les hommes de tous les temps. « Les vrais regards d’amour sont ceux qui nous espèrent » (P. Baudiquey)

En ce Mardi Saint, laissons-nous rejoindre par cet indicible regard de Jésus, un regard d’amour plus fort que toutes nos lâchetés, nos faiblesses, nos violences, nos ténèbres. Un regard qui purifie, qui relève, qui restaure.

Mercredi Saint, les disciples préparent la Pâque, Judas prépare sa trahison, le Christ se prépare à vivre sa Pâque. Son Heure est toute proche : « Mon temps est proche ! » Nous sommes dans les ultimes instants que Jésus passe avec ses disciples, récoltons les ultimes paroles qu’il leur donna comme un testament. Ce sont toutes ces paroles que St Jean a retranscrites dans les chapitres 13-17 de son Évangile.

« Mon temps est proche ; c’est chez toi que je veux célébrer la Pâque. » (Mt 26, 18)

C’est aujourd’hui le jour du salut. C’est chez toi, à travers toi, c’est dans ta vie que je veux accomplir ma Pâque. De par le baptême, nous sommes tous appelés au sacerdoce spirituel : « Je vous exhorte donc, frères, par la miséricorde de Dieu, à offrir vos personnes en hostie vivante, sainte et agréable à Dieu. C’est là le culte spirituel que vous avez à rendre. » (Rm 12, 1)  Tous appelés à nous offrir par amour, comme le Christ.

« Et voici donc Jésus, pain vivant qui descendu du ciel, qui choisit, le premier jour des pains sans levains (Mt 28, 15), de venir, à la ville, célébrer la Pâque avec ses disciples (26, 15.17). (…) On pourrait avec Isaac s’interroger : Où est l’agneau pour le sacrifice ? Mais aujourd’hui, ce n’est plus Abraham, mais le Père qui répond : Dieu y pourvoira, mon fils ! (Gn 22, 7-8) C’est lui le bon berger, qui veut donner sa vie en telle abondance qu’il choisit de faire, en ce jour, plus encore que la brebis muette (Is 53, 7), le plus pur des agneaux innocents (Jn 10, 10-16). » [2]

 

                                                                                                             Maret Michel, Communauté du Cénacle au Pré-de-Sauges

 

 



[1] Pierre-Marie Delfieux, Semaines saintes, p. 33

[2] Pierre-Marie Delfieux, Semaines saintes, p. 51.