II. Le Cantique des créatures de St François : [1]

Réconciliation de l’homme avec le monde, avec lui-même, avec Dieu

 

Loué sois tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures,
spécialement messire frère Soleil,
par qui tu nous donnes le jour, la lumière :
il est beau, rayonnant d'une grande splendeur,
et de toi, le Très Haut, il nous offre le symbole.

Loué sois tu, mon Seigneur, pour sœur Lune et les étoiles :
dans le ciel tu les as formées,
claires, précieuses et belles.

Loué sois tu, mon Seigneur, pour frère Vent,
et pour l'air et pour les nuages,
pour l'azur calme et tous les temps :
grâce à eux tu maintiens en vie toutes les créatures.

Loué sois tu, mon Seigneur, pour sœur Eau qui est très utile
et très humble précieuse et chaste.

Loué sois tu, mon Seigneur, pour frère Feu
par qui tu éclaires la nuit :
il est beau et joyeux,
indomptable et fort.

Loué sois tu, mon Seigneur, pour sœur notre mère la Terre,
qui nous porte et nous nourrit,
qui produit la diversité des fruits,
avec les fleurs diaprées et les herbes.

Loué sois tu, mon Seigneur, pour ceux
qui pardonnent par amour pour toi  ;
qui supportent épreuves et maladies :
Heureux s'ils conservent la paix,
car par toi, le Très Haut, ils seront couronnés.

Loué sois tu, mon Seigneur,
pour notre sœur la Mort corporelle,
à qui nul homme vivant ne peut échapper.

 

1. Une fraternisation - réconciliation avec les éléments de la création

q  Dimension de réconciliation : l’histoire a montré que ce Cantique avait une puissance de réconciliation :

- réconciliation du Très-Haut avec le très-bas, du spirituel avec le naturel 

- réconciliation de l’homme avec la totalité de son âme ;

- réconciliation totale de l’homme avec le monde, avec lui-même et avec Dieu.

q  St François a entretenu un rapport de non domination, de fraternisation, de respect avec les éléments de la nature. Celui-ci est bien exprimé dans son Cantique des Créatures. Les qualificatifs « frères », « sœur » donnés aux réalités cosmiques signifient un rapport au monde tout autre que le rapport de possession, de domination, de maîtrise, qui prévaut en notre temps. Elles sont l’objet d’une affection fraternelle, d’un rapport d’intimité. Selon E. Leclerc, « cette déclaration de fraternité est aussi l’aveu d’une intimité et d’une sorte de consanguinité, vécue, éprouvée. » (Cantique, p. 28) Cette louange cosmique nous replace au cœur même des choses, nous ramène à nos origines, nous qui sommes, selon le livre de la Genèse, tirés de la Terre Mère.

q  Les réalités cosmiques que François utilise, en plus de leur sens premier, ont aussi un sens symbolique. St François voit derrière chaque réalité cosmique une réalité sacrée, précieuse : « Leur valorisation est essentiellement religieuse ; elle tend à faire voir, au-delà de la chose elle-même, une réalité sacrée : une réalité souverainement puissante, bonne et belle. (…) Il y a, chez François, une expérience émerveillée du monde, qui fait vibrer les forces les plus profondes de son âme et le met en relation avec le sacré. » (Cantique p. 32. 33) C’est probablement ce qui donne à François ce rapport de respect, de non domination et de fraternisation vis-à-vis des choses de la nature. Celano disait de St François : « Sur les pierres, il ne marchait qu’avec respect, par égard pour celui qui est appelé "Rocher" » (2 C, 165)

q  Mais, selon E. Leclerc, il faut regarder encore à un autre niveau : ces réalités cosmiques qui sont symboliques du sacré, sont symboliques du sacré dans l’âme elle-même (cf. Cantique, p. 34) Derrière des images idylliques du monde, où les éléments de la nature semblent réconciliés, est exprimée la réconciliation de l’être humain avec les forces profondes et vives de son âme, l’être humain qui s’ouvre à sa propre intimité, à ses racines les plus profondes. E. Leclerc : « Ce chant qui vient au terme d’un long itinéraire d’épreuves et de luttes ne laisse-t-il pas voir bien plutôt, par la lumière et la sérénité dont il rayonne, la réconciliation profonde, totale, d’un homme avec les forces vives et premières de son âme ? Ces grandes forces oniriques et affectives, délivrées de leur côté trouble et de toute ambiguïté, jouent ici dans la lumière ; elles sont devenues des forces fraternelles, qui portent l’homme vers le Très-Haut et vers la communion avec tout ce qu’il est. (…) Le Cantique ne serait-il pas le langage symbolique de cette réconciliation profonde de l’homme avec la totalité de son âme ? » (Cantique, p. 42. 43)

2. Loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures

q  Avec toutes tes créatures, signifie que Saint François ne loue pas le Seigneur en tant qu’être humain au-dessus de la création, mais en se mettant humblement au rang de toutes les autres créatures : « Il accepte humblement de goûter à la matière dont il est fait, et de l’accueillir comme une compagne. L’expression du cantique "avec toutes tes créatures" traduit donc, en premier lieu, un consentement cordial à notre condition de créature.» (Cantique, p. 60)

q  Cette attitude de fraternisation avec les éléments de la création est assez éloignée de celle de notre culture : « Nous vivons dans un monde où la science nous a appris à regarder les choses comme de simples objets que l’on peut démonter de toutes pièces afin d’en connaître le secret, de les maîtriser et de les exploiter à fond. Notre attitude vis-à-vis des réalités cosmiques est une attitude de conquête et de possession. (…) Toute autre est l’attitude de François. Celle-ci se déploie tout entière sous le signe de la sympathie. "On n’avait jamais vu pareille affection pour les créatures", écrit Celano. (…) Cette sympathie et cette joie ne s’arrêtaient pas à la surface ; elles allaient au plus profond : "Il appelait frères tous les êtres ; et, d’une manière totalement inconnue et inaccessible aux autres, il savait, grâce à la perspicacité de son cœur, pénétrer jusqu’au fond le plus intime de chaque créature, comme s’il jouissait déjà de la glorieuse liberté des enfants de Dieu." C’est dire que la médiation que François recherche auprès des créatures ne va pas sans une profonde communion avec celles-ci. » (Cantique, p.  61)

q  Ce qui est unique chez St François, c’est que les créatures ne sont pas seulement motivation de la louange, ce que d’autres avant lui ont fait, mais qu’elles sont l’objet d’une vraie fraternisation, d’une relation affective profonde. (cf. Cantique, p.  219-220)

q  Ce qu’il est important de savoir, c’est que pour François, les choses ne désignent pas seulement des réalités cosmiques. « Elles sont elles-mêmes un langage ; elles symbolisent "avec" les forces premières de l’âme. Elles sont le miroir des énergies inconscientes. » (Cantique, p.  64) Les créatures sont le symbole des racines les plus profondes de l’être humain, de sa propre intériorité, de son intimité.

q  C'est pourquoi cette fraternisation avec les éléments de la création exprime une réconciliation de l’être humain avec son intériorité, avec ses racines profondes. En un mot, réconciliation de l’homme avec lui-même. (cf. Cantique, p.  221)

3. Sœur notre Mère la Terre

q  « Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur notre mère la Terre qui nous porte et nous nourrit, qui produit la diversité des fruits, avec les fleurs diaprées et les herbes. »  La terre à la fois sœur et mère.

q  « Il y a chez François une communion avec la terre : une communion avec Dieu par la terre. » (Cantique, p. 149)      

q  On verra dans le prochain exposé le lien intime qui unit l’être humain à la terre, qui est comme sa mère, dans le livre de la Genèse et dans les civilisations anciennes. Et le chemin de réconciliation de l’homme avec la création, avec lui-même et avec Dieu, qui passe par la terre.

q  La Terre mère est une image de l’archéologie de l’être humain (son origine), de son psychisme, de ses racines profondes, de son intimité. En renouant avec la Terre mère, l’être humain renoue avec son archéologie, avec ses racines les plus profondes, avec lui-même, avec toute l’humanité (cf. Cantique, p. 169) Cette célébration de la Terre mère exprime une réconciliation du surnaturel et du naturel de l’être humain, de ce qu’il y a de plus élevé et apparemment de plus bas en l’homme. Il faut se rappeler que St François a voulu, pour mourir, être étendu nu sur la terre nue. Une manière de vouloir communier à elle jusque dans la mort, et de revenir à son origine (cf. Cantique, p. 172).

4. en toute humilité 

q  Il faut être attentif à la place de l’humilité, à la fin de ce cantique. L’humilité, du latin humus, qui vient de la terre, du sol, ce qui est en bas. Cette humilité à la fin du cantique répond très exactement d’une manière antithétique à la première expression du cantique : « Très-Haut ». Le chemin de louange des créatures dans lequel s’engage François est en fait un chemin de réconciliation : réconciliation entre le Très-Haut et le très-bas, entre le spirituel et le naturel…

q  Pour St François, l’humilité est cette attitude intérieure « par laquelle nous nous accueillons nous-mêmes en totalité, à la fois dans notre visée la plus haute et dans nos attaches cosmiques et psychiques les plus profondes et les plus inconscientes. » (Cantique, p. 65) L’humilité, c’est le contraire du pouvoir-domination. La communion à Dieu le Très-Haut est en même temps pour St François communion aux choses les plus humbles. E. Leclerc : « La communion franciscaine à la nature est, en effet, tout d’abord l’expression d’un profond dépouillement de soi. » (Cantique, p. 227)

5. Célébration qui est en même temps réconciliation

q  St François croyait à la force de réconciliation de son Cantique. Ce poème est l’expression d’une « réconciliation totale de l’homme avec le monde, avec soi-même et avec Dieu. » (Cantique, p.  224) Il a permis à des personnes de s’ouvrir à une nouvelle présence à la création et elles-mêmes. Le Cantique les a conduit à s’accepter elles-mêmes dans leurs racines les plus profondes, les plus obscures.

q  Selon E. Leclerc, « ce cantique qui proclame la fraternité de tous les éléments cosmiques est l’expression poétique d’une réconciliation de l’homme avec la totalité de son être, avec l’Être lui-même dans sa plénitude : réconciliation par laquelle l’homme s’ouvre au mystère supra-lumineux du monde. L’Être tout entier est ici rencontré comme lumière. » (Cantique, p. 227)

q  Des faits historiques ont démontré à plusieurs reprises que son Cantique avait une réelle puissance de réconciliation. 

q  E. Leclerc : « Le plus remarquable en tout cela est que cette pacification de l’homme avec ses semblables et avec soi-même soit inséparable d’une communion très humble et très fraternelle avec les choses matérielles elles-mêmes. Celle-là passe par celle-ci. C’est une idée chère à François d’Assise, qu’il n’y a d’accès pour l’homme à une authentique sagesse spirituelle que par des chemins de simplicité qui le font se rencontrer avec ses sœurs les créatures inférieures. » (Cantique, p. 233)

q  Frère Soleil, frère Vent, sœur Eau, frère Feu, toutes ces images évoquent quelque chose du paradis perdu, de cette terre à retrouver, à rechercher non pas dans le passé ou au dehors de soi, mais au plus intime de lui-même, dans une réconciliation entre le naturel et le surnaturel, entre la chair et l’esprit. (cf. Cantique 231)

q  E. Leclerc : « Fraterniser avec toutes les créatures, comme le fait François d’Assise, c’est, en définitive, opter pour une vision du monde où la conciliation l’emporte sur la déchirure ; c’est s’ouvrir, par delà toutes les séparations et toutes les solitudes, à un univers de communion où le "mystère de la terre rejoint celui des étoiles", dans un souffle immense de pardon et de réconciliation. » (Cantique, p. 235)

6. Une soumission aux choses de la nature

q  La communion de St François à la nature n’est pas une conception romantique ou sen­timentale des choses et de la vie. Elle est le fruit d’une profonde humilité « La com­munion franciscaine à la nature est, en effet, tout d’abord l’expression d’un profond dépouil­lement de soi.(…) Lui, le citadin aux mœurs raffinées, il accepte de vivre pau­vrement parmi les choses de la nature, tout près d’elles, sans protection ni défense, et sans la moindre volonté de domination et de possession. Il apprend à les connaître en se soumettant à elles. Il y a un côté rude et austère à l’expérience franciscaine de la nature. On a trop souvent tendance à l’oublier. » (Cantique, p. 227-228)

q  Cette communion aux choses de la nature, en se soumettant à elles, découle de son refus de tout esprit de domination ou de possession. Cet aspect est central dans la visée de St François. C'est pourquoi il ne voulait pas que l’ordre possède des bâtiments, et des structures bien établies.

7. Respect de la création et respect de l’être humain vont de pair

q  Le Cantique des Créatures traduit « une manière d’être au monde, de l’accueillir, de le sentir et de le vivre en quelque sorte. (…) L’existence tout entière est touchée et habitée par le mystère du salut. » (Cantique, p. 221) Il n’y a pas d’un côté le monde profane, purement naturel, et de l’autre le monde surnaturel. Le naturel est imprégné du surnaturel, traduit le surnaturel ; et le surnaturel s’exprime dans le naturel. L’homme ne peut rencontrer Dieu qu’en rencontrant la totalité de ce qu’il est et en rencontrant toute la création.

q  Ceci va dans la ligne du document Gaudium et spes, au Concile Vatican II : il n’y a plus de distinction entre sacré et profane : les réalités autrefois qualifiées de profanes doivent peu à peu être transformées, sanctifiées, spiritualisées, pour être introduites progressivement dans le Royaume de Dieu, dans le « monde réconcilié » dont parle St Augustin (Sermo, 96, 8).

q  E. Leclerc : « L’homme moderne doit comprendre que, dans son action sur la nature, il a affaire à lui-même inconsciemment, à la part la plus secrète de lui-même, la plus déterminante aussi. Selon la manière dont l’homme traite les choses de la nature, il s’ouvre ou se ferme à ses propres profondeurs. Il ne peut y avoir pour lui de réconciliation vraie et totale ave soi et avec ses semblables, sans une fraternisation avec la nature elle-même. » (Cantique, p. 233) C'est pourquoi il y a un lien entre un pouvoir destructeur sur la nature et une attitude dominatrice et destructrice envers l’être humain. Et inversement : une attitude respectueuse, pacifique, fraternelle envers la nature va de pair avec une attitude pacifique, respectueuse envers l’être humain.

8. Un conte

Dans une contrée reculée, la sécheresse régnait depuis plusieurs années. Les enfants et les vieillards mouraient. Le chef de la tribu décida de faire venir le plus grand sorcier de tout le pays afin qu’il fasse des incantations et que la pluie tombe.

Celui-ci accepta de se rendre dans cette région éloignée. Lorsqu’il fut arrivé, il demanda qu’on lui construise une petite hutte et ensuite qu’on le laisse seul dedans. A la fin de la deuxième journée, le chef de la tribu s’impatientait :

« Mais que fait donc ce sorcier ? Se moque-t-il de nous ?

Le matin du troisième jour, le sorcier sortit de la hutte et, peu après, les nuages s’amoncelèrent dans le ciel. Enfin il plut comme il n’avait jamais plu depuis plusieurs années !

Le chef était intrigué, il prit son courage à deux mains et demanda au grand sorcier :

- « Comment avez-vous fait cela, nous n’avons entendu aucune incantation ? »

- « En effet, je n’ai pas imploré les dieux ou les forces de la nature. J’ai médité longuement et je me suis mis en ordre à l’intérieur de moi. Lorsque moi, je suis en ordre, que je suis en harmonie, alors le monde autour de moi s’harmonise aussi. Ainsi, la pluie est tombée parce que l’harmonie est rétablie. »

q  Un conte qui tend de plus en plus à se vérifier scientifiquement : les dysfonctionnements à l’intérieur de l’être humain se traduisent par des dysfonctionnements entre les êtres humains, et enfin à des dysfonctionnements au niveau de la création.

q  De plus, certains émettent l’hypothèse que l’état de paix ou de non paix à l’intérieur de l’homme et entre les hommes aurait une influence directe sur l’harmonie de la création.

9. Prière de Maurice Zundel à St François

O mon petit frère, divinement pauvre,

Apprends-moi à regarder toute chose avec la passion

et la tendresse que Dieu met à la créer,

Apprends-moi à aimer chaque homme comme un frère,

à l’aimer avec une infinie miséricorde jusqu’au fond de son être,

où Dieu atteste sa présence.

Apprends-moi à marcher sans cesse avec une infinie confiance,

sans peur des épines, ni des cailloux, ni des incompréhensions.

Apprends-moi à marcher pour dire les merveilles de l’Amour fou de Dieu.

Apprends-moi à épouser la croix de Jésus,

à éprouver jusqu’au cœur de mon cœur la douleur de Dieu.

Apprends-moi à apprivoiser la mort,

cette douce compagne qui ouvre la porte de la rencontre définitive.

Apprends-moi à chanter le Cantique fraternel,

la vie se recueille en amour ruisselant.

Apprends-moi à devenir pauvre de tout et de moi

en la Présence bien-aimée de la Trinité sainte.                    

Amen. Alléluia

(in M. Donzé, La pauvreté comme don de soi, Paris, 1997, p. 127)

 

                                                                                                             Michel Maret, Communauté du Cénacle au Pré-de-Sauges



[1] Eloi Leclerc, Le Cantique des créatures, DDB, Paris, 1988, cité par la suite Cantique.