III. Un pouvoir créateur empreint d’une extrême délicatesse

 

1. Adam tiré de la Terre mère (Adamah)

q  On se rappelle que dans le Cantique des créatures de St François, la réconciliation avec soi-même, avec la création, avec les autres humains, passe à travers la réconciliation avec la Terre mère : En renouant avec la Terre mère, l’être humain renoue avec son archéologie, avec ses racines les plus profondes, avec lui-même, avec toute l’humanité.

q  VTB 1286-1287 : La vie de l’être humain dépend totalement des richesses que donne la terre, le sol. Elle est le cadre vital de son existence. « La terre n’est pas que le cadre de la vie de l’homme : il y a entre elle et lui un lien intime. » Selon le 2ème récit de la création dans la Genèse,  L’homme, Adam, est tiré de la terre, Adamah, qui est comme sa mère. Adam, c’est le terreux. En Gn 2, 7, Dieu façonne l’être humain avec la terre, comme un potier façonne une pièce d’argile : « Alors, Yahvé Dieu modela l’homme avec la glaise du sol, il insuffla dans ses narines un souffle de vie, et l’homme devint un être vivant. » Ce passage biblique est plus qu’une image : selon le rédacteur de ce deuxième récit de la création, il y a u lien vital entre l’être humain et la terre.

q  M. Eliade. « Toutes les civilisations anciennes ont perçu ce lien intime entre la terre et l’homme, au point de l’exprimer sous l’image très réaliste de la terre-mère ou de la terre-femme » (Le sacré et le profane, p. 121)

q  Et l’être humain est enfanté par la terre, sa mère. C’est une croyance répandue dans beaucoup de cultures. M. Eliade : « Dans nombre de langues, l’homme est nommé ; "né de la Terre". » (Le sacré et le profane, p. 121)

q  Cette croyance est à l’origine de nombreuses coutumes, comme celle de l’accouchement sur le sol, qui se rencontre un peu partout dans le monde. Le sens ce cette coutume, selon M. eliade : « la mère humaine ne fait qu’imiter et répéter cet acte primordial de l’apparition de la Vie dans le sein de la Terre. » (op. cit., p.123)

q  M. Eliade : « Plus répandu encore, l’usage de déposer le nouveau-né sur la terre. (…) En Chine ancienne, "le mourant, comme l’enfant naissant, est déposé sur le sol" » (op. cit., p. 123), comme on déposerait un nouveau-né sur sa mère (la mort s’apparentant à une nouvelle naissance // St François).

q  Il y a donc un lien vital entre l’être humain et la terre, qui est comme sa mère.  Le paradis perdu, c’est un peu la  terre perdue. Si la terre est considérée comme une Terre mère, une terre nourricière, on ne peut pas avoir envers elle une attitude agressive de domination, attitude qui prévaut aujourd’hui, et qui est la cause de graves problèmes écologiques.

Retrouver le paradis originel perdu, c’est se réconcilier avec la création, avec soi-même, avec le prochain et avec Dieu ; et cette réconciliation peut se faire en retrouvant le lien vital avec la terre-mère, ce qui permet de retrouver les racines profondes de son être.

2. L’homme et la femme créés pour régner sur la création

q  Selon le premier récit de la création, dans la Genèse, l’homme et la femme ont été créés pour dominer, pour régner sur la création : « Dieu dit : "Faisons l’homme à notre image, comme notre ressemblance, et qu’ils dominent sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux, toutes les bêtes sauvages, et toutes les bestioles qui rampent sur la terre." Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa. Dieu les bénit et leur dit : "Soyez féconds et multipliez, emplissez la terre et soumettez-la ; dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre." » (Gn 1, 26-28)

q  Le verbe radah en hébreu signifie dominer, mais aussi régner. Et peut-être le deuxième terme est plus éclairant, plus proche du sens d’un pouvoir qui vise à construire, à faire naître et croître la vie. Il faut l’entendre dans le sens que l’homme et la femme sont co-créateurs aux côtés de Dieu, qu’ils sont appelés à continuer l’œuvre de création, dans le respect et l’harmonie. On peut dire que ce pouvoir donné aux humains est un pouvoir créateur. Ceci est exprimé dans le 2ème récit de la création par l’image d’Adam, jardinier de Dieu en Eden : il y est dit que rien ne poussait encore sur la terre avant que l’homme soit là pour cultiver le sol. Donc Dieu veut se rendre dépendant de l’être humain pour continuer sa création.

q  Le Psaume 8 dit que le fait de dominer sur la création rend l’homme un peu moindre qu’un Dieu. Ps 8, 6-7 : « A peine fis-tu l’homme un peu moindre qu’un Dieu ; tu l’as couronné de gloire et de beauté, pour qu’il domine sur les œuvres de tes mains ; tout fut mis par toi sous ses pieds. »

q  Si l’on regarde dans un autre contexte, le Psaume 71, un psaume messianique, on peut voir de quel ordre est le pouvoir de Dieu, quelle est sa manière de régner : « Dieu, donne au roi tes pouvoirs, à ce fils de roi ta justice. Qu’il gouverne ton peuple avec justice, qu’il fasse droit aux malheureux. (…) Qu’il fasse droit aux malheureux de son peuple, qu’il sauve les pauvres gens, qu’il écrase l’oppresseur ! (…) Il délivrera le pauvre qui appelle et le malheureux sans recours. Il aura souci du faible et du pauvre, du pauvre dont il sauve la vie. Il les rachète à l’oppression à la violence, leur sang est d’un grand prix à ses yeux. » La manière de Dieu de dominer, de régner : justice, faire droit aux malheureux, sauver, délivrer, racheter, compassion. Et l’homme est appelé à régner à la manière dont Dieu règne.

3. Le péché : du pouvoir créateur au pouvoir faussé

q  La suite de l’histoire, on la connaît bien, elle se gâte. Suite aux insinuations perfides  du serpent, au lieu d’accepter de recevoir le pouvoir de Dieu, l’homme et la femme veu­lent s’approprier ce pouvoir, ils cherchent à devenir par eux-mêmes comme des dieux.

q  Les conséquences seront dramatiques : la création sera bouleversée et traversée par la dysharmonie. Bible de Jérusalem : « Le péché bouleverse l’ordre voulu par Dieu : au lieu d’être l’associée de l’homme et son égale, 2, 18-24, la femme deviendra la séductrice de l’homme qui l’asservira pour en avoir des fils ; au lieu d’être le jardinier de Dieu en Eden, l’homme luttera contre un sol devenu hostile. » (Gn 3, 16, note c) On entre donc dans le registre de la domination : domination de l’homme sur la femme, et domination de la femme sur l’homme par la séduction, la convoitise.

4. Le pouvoir de dominer le péché

q  Le récit de Caïn et Abel qui suit traduit cette dysharmonie : Caïn s’enflamme de colère et est jaloux d’Abel, parce que ses offrandes sont agréées par Dieu, et non pas les siennes. Une différence d’attitude qui est perçue par Caïn comme menaçante. Dans la jalousie, il y a toujours une comparaison : comparaison entre ce que l’autre a, et ce que je n’ai pas ; la dimension de pouvoir est sous-jacente. Et on cherche par conséquent à récupérer ce pouvoir manquant. Cela va s’exprimer dans le récit par le meurtre d’Abel. Le meurtre est précisément un pouvoir qui n’est plus orienté vers la vie, vers la création ; c’est un pouvoir destructeur, tyrannique.

q  Encore aujourd’hui, la jalousie est à l’origine de multiples conflits interpersonnels et guerres dans le monde.

Légende hindoue : Qui aime-tu le plus ?

Ø  « La reine Malika et le roi Kosala étaient des contemporains de Bouddha. La reine s’était récemment convertie au bouddhisme. Le roi ne l’avait pas fait. Cependant, il respectait les convictions religieuses de son épouse. Or, au cours d’une soirée très romantique, le roi se pencha sur la reine, la regarda très tendrement et lui demanda : "Qui aimes-tu le plus au monde ?" Il s’attendait à ce que la reine lui dise : "C’est toi !" La reine répondit plutôt : "Eh bien, c’est moi que j’aime le plus au monde." Surpris de cette réponse, le roi réfléchit un moment et lui dit : "Je dois t’avouer que c’est moi aussi que j’aime le plus au monde." Restés quelque peu consternés par l’allure de leur conversation, ils allèrent consulter Bouddha pour se faire éclairer. Bouddha les félicita pour s’être posé une question aussi importante. Il leur déclara qu’en fait chacun s’aime lui-même le plus au monde. Il ajouta : "Si vous comprenez cette vérité, vous cesserez de vous manipuler l’un l’autre ou de vous exploiter. Si vous pratiquez l’amour de vous-même, la compétition entre vous n’aura plus sa place. Vous n’aurez pas à défendre votre valeur personnelle et, par le fait même, il n’y aura pas lieu de vous disputer. Si vous vous aimez vous-mêmes, vous vous libérerez du piège d’exiger que les autres vous aiment. Pour ma part, j’ai besoin de l’amour des autres, mais je ne peux pas le commander. Si mon besoin d’amour n’est pas comblé par les autres, je m’assure de pouvoir m’aimer moi-même. Ainsi, je laisse les autres libres de me donner ou non leur amour." Bouddha poursuivit ainsi son enseignement : "Pour atteindre cet idéal d’estime de vous-même, vous devez abandonner l’idée de vous croire meilleur ou inférieur ou même leur égal. Quel choix vous reste-t-il si vous n’êtes ni supérieur, ni inférieur, ni égal ? L’idéal est de rester vous-même. Si vous êtes vous-même sans chercher à vous comparer aux autres gens, vous aurez le loisir d’entretenir avec eux une parfaite communion." »

q  Ce qui est intéressant dans le récit de Caïn et d’Abel, c’est la parole de Dieu adressée à Caïn, avant qu’il commette son meurtre : « Pourquoi est-tu irrité, et pourquoi ton visage est-il abattu ? Si tu es bien disposé, relève la tête. Mais si tu n’agis pas bien, le péché est tapi à ta porte comme une bête qui te convoite. Mais toi, tu peux le dominer ! (ou domine-le, ou encore pourras-tu le dominer ?» (Gn 4, 6-7)

q  « Domine-le ! Voilà le défi lancé à Caïn, et derrière Caïn, à chacun de nous tenté par la violence quand il est confronté à la différence de l’autre ! Même si Caïn n’est pas agréé comme il voudrait, il reste l’interlocuteur de Dieu, le destinataire de sa Parole. Dieu ne rejette pas Caïn. Il l’invite au contraire à une offrande plus profonde comme s’Il lui disait : "Agis bien et ne te laisse pas emporter par la violence quand tu fais l’expérience de la différence et du manque !"… » (Nicole Fabre, Face à la violence, in Tychique 163, mai 2003)

q  Josy Eisenberg, se référant aux interprétations rabbiniques formule ce couple : « Le péché est à la porte ; le péché peut être mis à la porte. » (J. Eisenberg, A. Abécassis, La  Genèse ou le livre de l’homme)

q  Ce Domine-le ! adressé à Caïn  fait écho au Dominez sur les créatures ! adressé à Adam et Ève. Dans les deux cas, il s’agit de bien gérer des forces de vies qui sont soit à l’intérieur de l’être humain, soit dans le monde qui l’entoure.

q  Ce verset est un verset clef de la Bible parce qu’il affirme la liberté de l’être humain : celui-ci n’est pas déterminé par ses passions, par l’attitude d’autres personnes, ou encore par des circonstances extérieures ; il peut en être maître, il a le pouvoir de les dominer. En face de la vie et de la mort, il peut choisir la vie.

5. L’incroyable pouvoir de la liberté

q  Le vrai pouvoir, c’est celui de la liberté. La liberté authentique, la liberté de Dieu et celle des enfants de Dieu, une liberté qui est créatrice, constructive, source de vie, une liberté qui est pouvoir de faire le bien.

q  La liberté pourrait être définie comme une maîtrise de soi, de ses actes, de ses passions, de ses déterminismes ; une maîtrise qui donne à l’être humain la capacité de réaliser le bien sans entrave, selon un choix conscient et éclairé ; qui donne la capacité d’aimer comme Dieu aime.

q  La liberté de l’être humain découle de son incroyable dignité, découle du fait qu’il est créé à l’image de Dieu. La vraie liberté est en l’homme un signe privilégié de l’image divine : Selon les Pères de l’Église, ce qui rend l’être humain le plus semblable à Dieu, c’est la liberté. Ce qui fait la différence entre l’être humain et l’animal, l’élément qui le constitue à l’image de Dieu, c’est la liberté. Là où l’animal agit par instinct, par des déterminismes, l’homme peut agir par liberté, selon un choix conscient et responsable.

q  Il y a un document du Concile Vatican II qui souligne la grandeur de la liberté humaine. Gaudium et spes 17 : « La vraie liberté est en l’homme un signe privilégié de l’image divine. Car Dieu a voulu le "laisser  à son propre conseil" pour qu’il puisse de lui-même chercher son Créateur et, en adhérant librement à Lui, s’achever ainsi dans une bienheureuse plénitude. La dignité de l’homme exige donc qu’il agisse selon un choix conscient et libre, mû et déterminé par une conviction personnelle, et non sous le seul effet de poussées instinctives ou d’une contrainte extérieure. L’homme parvient à cette dignité lorsque, se délivrant de toute servitude des passions, par le choix libre du bien, il marche vers sa destinée et prend soin de s’en procurer réellement les moyens par son ingéniosité. »

q  J.-L. Bruguès : « Il faut, en quelque sorte, que l’homme se montre à la hauteur de sa propre dignité. Il le fait quand il pose des actes libres » (Précis de théologie morale, 2 II, p. 125) Être libre, selon J.-L. Bruguès,  c’est être en quelque sorte « le capitaine de sa destinée, l’artisan de son devenir, l’architecte de sa construction personnelle. » (Op cit., p. 146)

q  Selon Grégoire de Nysse, un Père de l’Eglise, nous nous façonnons nous-mêmes, nous sommes nos propres parents, nous nous enfantons nous-même en posant des actes libres : « Tous les êtres soumis au devenir ne demeurent jamais identiques à eux-mêmes. Ils passent sans cesse d’un état à l’autre et naissent continuellement. (…) Mais ici la naissance ne vient pas d’une intervention étrangère : elle est le résultat d’un choix libre. Nous sommes ainsi, en un sens, nos propres parents, nous créant nous-mêmes tels que nous voulons être, et, par notre volonté, nous nous façonnons selon le modèle qui nous a attirés. » (Vie de Moïse, II, 2-3)

6. Un Dieu tout-puissant qui ne s’impose pas

q  La Bible nous révèle un Dieu qui ne s’impose pas, qui laisse l’homme libre. C’est plus explicite dans le NT, mais déjà présent dans l’AT. La Bible nous révèle un Dieu Tout-puissant, mais dont le pouvoir s’arrête à la porte du cœur de l’homme. Dieu refuse de forcer, de violer cette porte. Et ceci explique peut-être la raison pour laquelle Dieu n’a pas empêché que le mal se produise dans le monde. Dieu est infini respect et délicatesse. On peut se rappeler ce que j’ai dit hier : il y a en l’être humain un espace inviolable, même par lui-même, même par Dieu.

q  Selon M. Zundel, il n’y a en Dieu, ni possession, ni domination ; car Dieu n’est que pauvreté, don de lui-même, il ne garde rien pour lui-même, ne possède rien.

q  Dieu exerce son pouvoir sur nous en mendiant à la porte de notre cœur.

q  Il existe un magnifique texte de St Thomas qui exprime bien l’humilité divine et son infini respect pour l’être humain : « Il y a là autre chose qui enflamme l’âme à aimer Dieu : c’est l’humilité divine. Dieu tout-puissant, en effet, se soumet à chacun des anges et à chacune des âmes saintes, comme s’il était pour chacun un esclave qui s’achète et que chacun fût son Dieu. Pour le suggérer il passera en les servant, selon ce qu’il dit dans le psaume 81 : "J’ai dit : vous êtes des dieux." »[1]

q  M. Zundel : « Il s’agit de montrer, selon la vérité, que rien n’est plus cher à Dieu que notre liberté et qu’elle ne trouve qu’en Lui son sens et sa plénitude. » (Quel homme et quel Dieu, Fayard, Paris, 1976, p. 231)

q  Catherine de Sienne, dans Les dialogues relate une parole qu’elle a reçue de Dieu et qui souligne bien la valeur de la liberté humaine à ses yeux : « Je ne veux pas violer les droits de votre liberté. Mais dès que vous le désirez, moi-même je vous transforme en moi et je vous fait un avec moi. »

q  Prière de Debruynne ou Mgr J. Delaporte


III. Un pouvoir créateur empreint d’une extrême délicatesse

 

1. Adam tiré de la Terre mère (Adamah)

q  On se rappelle que dans le Cantique des créatures de St François, la réconciliation avec soi-même, avec la création, avec les autres humains, passe à travers la réconciliation avec la Terre mère : En renouant avec la Terre mère, l’être humain renoue avec son archéologie, avec ses racines les plus profondes, avec lui-même, avec toute l’humanité.

q  On l’oublie peut-être trop, la vie de l’être humain dépend totalement des richesses que donne la terre, le sol. Elle est le cadre vital de son existence. «  La terre n’est pas que le cadre de la vie de l’homme : il y a entre elle et lui un lien intime. » Selon le 2ème récit de la création dans la Genèse,  L’homme, Adam, est tiré de la terre, Adamah, qui est comme sa mère. Adam, c’est le terreux. En Gn 2, 7, Dieu façonne l’être humain avec la terre, comme un potier façonne une pièce d’argile : « Alors, Yahvé Dieu modela l’homme avec la glaise du sol, il insuffla dans ses narines un souffle de vie, et l’homme devint un être vivant. » Ce passage biblique est plus qu’une image : selon le rédacteur de ce deuxième récit de la création, il y a un lien vital entre l’être humain et la terre.

q  M. Eliade. « Toutes les civilisations anciennes ont perçu ce lien intime entre la terre et l’homme, au point de l’exprimer sous l’image très réaliste de la terre-mère ou de la terre-femme » (Le sacré et le profane, p. 121)

q  Et l’être humain est enfanté par la terre, sa mère. C’est une croyance répandue dans beaucoup de cultures. M. Eliade : « Dans nombre de langues, l’homme est nommé ; "né de la Terre". » (Le sacré et le profane, p. 121) Cf. hébreu : adamah

q  Cette croyance est à l’origine de nombreuses coutumes, comme celle de l’accouchement sur le sol, qui se rencontre un peu partout dans le monde. Le sens ce cette coutume, selon M. eliade : « la mère humaine ne fait qu’imiter et répéter cet acte primordial de l’apparition de la Vie dans le sein de la Terre. » (op. cit., p.123)

q  M. Eliade : « Plus répandu encore, l’usage de déposer le nouveau-né sur la terre. (…) En Chine ancienne, "le mourant, comme l’enfant naissant, est déposé sur le sol" » (op. cit., p. 123), comme on déposerait un nouveau-né sur sa mère (la mort s’apparentant à une nouvelle naissance // St François)

q  Il y a donc un lien vital entre l’être humain et la terre, qui est comme sa mère.  Le paradis perdu, c’est un peu la  Terre perdue (cf. la Terre promise). Si la terre est considérée comme une Terre mère, une terre nourricière, on ne peut pas avoir envers elle une attitude agressive de domination, attitude qui prévaut aujourd’hui, et qui est la cause de graves problèmes écologiques.

Retrouver le paradis originel perdu, c’est se réconcilier avec la création, avec soi-même, avec le prochain et avec Dieu ; et cette réconciliation peut se faire en retrouvant le lien vital avec la terre-mère, ce qui permet de retrouver les racines profondes de son être.

2. L’homme et la femme créés pour régner sur la création

q  Selon le premier récit de la création, dans la Genèse, l’homme et la femme ont été créés pour dominer, pour régner sur la création : « Dieu dit : "Faisons l’homme à notre image, comme notre ressemblance, et qu’ils dominent sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux, toutes les bêtes sauvages, et toutes les bestioles qui rampent sur la terre." Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa. Dieu les bénit et leur dit : "Soyez féconds et multipliez, emplissez la terre et soumettez-la ; dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre." » (Gn 1, 26-28)

q  Le verbe radah en hébreu signifie dominer, mais aussi régner. Et peut-être le deuxième terme est plus éclairant, plus proche du sens d’un pouvoir qui vise à construire, à faire naître et croître la vie. Il faut l’entendre dans le sens que l’homme et la femme sont co-créateurs aux côtés de Dieu, qu’ils sont appelés à continuer l’œuvre de création, dans le respect et l’harmonie. On peut dire que ce pouvoir donné aux humains est un pouvoir créateur. Ceci est exprimé dans le 2ème récit de la création par l’image d’Adam, jardinier de Dieu en Eden : il y est dit que rien ne poussait encore sur la terre avant que l’homme soit là pour cultiver le sol. Donc Dieu veut se rendre dépendant de l’être humain pour continuer sa création.

q  Le Psaume 8 dit que le fait de dominer sur la création rend l’homme presque comme un Dieu. Ps 8, 6-7 : « A peine fis-tu l’homme un peu moindre qu’un Dieu ; tu l’as couronné de gloire et de beauté, pour qu’il domine sur les œuvres de tes mains ; tout fut mis par toi sous ses pieds. »

q  Si l’on regarde dans un autre contexte, le Psaume 71, un psaume messianique, on peut voir de quel ordre est le pouvoir de Dieu, quelle est sa manière de régner : « Dieu, donne au roi tes pouvoirs, à ce fils de roi ta justice. Qu’il gouverne ton peuple avec justice, qu’il fasse droit aux malheureux. (…) Qu’il fasse droit aux malheureux de son peuple, qu’il sauve les pauvres gens, qu’il écrase l’oppresseur ! (…) Il délivrera le pauvre qui appelle et le malheureux sans recours. Il aura souci du faible et du pauvre, du pauvre dont il sauve la vie. Il les rachète à l’oppression à la violence, leur sang est d’un grand prix à ses yeux. » La manière de Dieu de dominer, de régner : justice, faire droit aux malheureux, sauver, délivrer, racheter, compassion. Et l’homme est appelé à régner à la manière dont Dieu règne.

3. Le péché : du pouvoir créateur au pouvoir faussé

q  Suite aux insinuations perfides  du serpent, au lieu d’accepter de recevoir le pouvoir de Dieu, l’homme et la femme veu­lent s’approprier ce pouvoir, ils cherchent à devenir par eux-mêmes comme des dieux.

q  Les conséquences seront dramatiques : la création sera bouleversée et traversée par la dysharmonie : BJ : « Le péché bouleverse l’ordre voulu par Dieu : au lieu d’être l’associée de l’homme et son égale, 2, 18-24, la femme deviendra la séductrice de l’homme qui l’asservira pour en avoir des fils ; au lieu d’être le jardinier de Dieu en Eden, l’homme luttera contre un sol devenu hostile. » (Gn 3, 16, note c) On entre donc dans le registre de la domination : domination de l’homme sur la femme, et domination de la femme sur l’homme par la séduction, la convoitise.

4. Le pouvoir de dominer le péché

q  Le récit de Caïn et Abel qui suit traduit cette dysharmonie : Caïn s’enflamme de colère et est jaloux d’Abel, parce que ses offrandes sont agréées par Dieu, et non pas les siennes. Une différence d’attitude qui est perçue par Caïn comme menaçante. Dans la jalousie, il y a toujours une comparaison : comparaison entre ce que l’autre a, et ce que je n’ai pas ; la dimension de pouvoir est sous-jacente. Et on cherche par conséquent à récupérer ce pouvoir manquant. Cela va s’exprimer dans le récit par le meurtre d’Abel. Le meurtre est précisément un pouvoir qui n’est plus orienté vers la vie, vers la création ; c’est un pouvoir destructeur, tyrannique.

q  Encore aujourd’hui, la jalousie est à l’origine de multiples conflits interpersonnels et guerres dans le monde.

q  Légende hindoue : qui aime-tu le plus ?

q  La parole de Dieu adressée à Caïn, avant qu’il commette son meurtre : « Pourquoi est-tu irrité, et pourquoi ton visage est-il abattu ? Si tu es bien disposé, relève la tête. Mais si tu n’agis pas bien, le péché est tapi à ta porte comme une bête qui te convoite. Mais toi, tu peux le dominer ! (ou domine-le, ou encore pourras-tu le dominer ?» (Gn 4, 6-7)

q  « Domine-le ! Voilà le défi lancé à Caïn, et derrière Caïn, à chacun de nous tenté par la violence quand il est confronté à la différence de l’autre ! Même si Caïn n’est pas agréé comme il voudrait, il reste l’interlocuteur de Dieu, le destinataire de sa Parole. Dieu ne rejette pas Caïn. Il l’invite au contraire à une offrande plus profonde comme s’Il lui disait : "Agis bien et ne te laisse pas emporter par la violence quand tu fais l’expérience de la différence et du manque !"… » (Nicole Fabre, Face à la violence, in Tychique 163, mai 2003)

q  Josy Eisenberg, se référant aux interprétations rabbiniques formule ce couple : « Le péché est à la porte ; le péché peut être mis à la porte. » (J. Eisenberg, A. Abécassis, La  Genèse ou le livre de l’homme, Albin Michel, Paris, 2004)

q  Ce Domine-le ! adressé à Caïn  fait écho au Dominez sur les créatures ! adressé à Adam et Ève. Dans les deux cas, il s’agit de bien gérer des forces de vies qui sont soit à l’intérieur de l’être humain, soit dans le monde qui l’entoure.

q  Ce verset est un verset clef de la Bible parce qu’il affirme la liberté de l’être humain : celui-ci n’est pas déterminé par ses passions, par l’attitude d’autres personnes, ou encore par des circonstances extérieures ; il peut en être maître, il a le pouvoir de les dominer. En face de la vie et de la mort, il peut choisir la vie.

5. L’incroyable pouvoir de la liberté

q  Le vrai pouvoir, c’est celui de la liberté. La liberté authentique, la liberté de Dieu et celle des enfants de Dieu, une liberté qui est créatrice, constructive, source de vie, une liberté qui est pouvoir de faire le bien.

q  La liberté pourrait être définie comme une maîtrise de soi, de ses actes, de ses passions, de ses déterminismes ; une maîtrise qui donne à l’être humain la capacité de réaliser le bien sans entrave, selon un choix conscient et éclairé ; qui donne la capacité d’aimer comme Dieu aime.

q  La liberté de l’être humain découle de son incroyable dignité, découle du fait qu’il est créé à l’image de Dieu. La vraie liberté est en l’homme un signe privilégié de l’image divine : Selon les Pères de l’Église, ce qui rend l’être humain le plus semblable à Dieu, c’est la liberté. Ce qui fait la différence entre l’être humain et l’animal, l’élément qui le constitue à l’image de Dieu, c’est la liberté. Là où l’animal agit par instinct, par des déterminismes, l’homme peut agir par liberté, selon un choix conscient et responsable.

q  Un document du Concile Vatican II souligne la grandeur de la liberté humaine. Gaudium et spes 17 : « La vraie liberté est en l’homme un signe privilégié de l’image divine. Car Dieu a voulu le "laisser  à son propre conseil" pour qu’il puisse de lui-même chercher son Créateur et, en adhérant librement à Lui, s’achever ainsi dans une bienheureuse plénitude. La dignité de l’homme exige donc qu’il agisse selon un choix conscient et libre, mû et déterminé par une conviction personnelle, et non sous le seul effet de poussées instinctives ou d’une contrainte extérieure. L’homme parvient à cette dignité lorsque, se délivrant de toute servitude des passions, par le choix libre du bien, il marche vers sa destinée et prend soin de s’en procurer réellement les moyens par son ingéniosité. »

q  J.-L. Bruguès : « Il faut, en quelque sorte, que l’homme se montre à la hauteur de sa propre dignité. Il le fait quand il pose des actes libres » (Précis de théologie morale, 2 II, p. 125) Être libre, selon J.-L. Bruguès,  c’est être en quelque sorte « le capitaine de sa destinée, l’artisan de son devenir, l’architecte de sa construction personnelle. » (Op cit., p. 146)

q  Selon Grégoire de Nysse, un Père de l’Eglise, nous nous façonnons nous-mêmes, nous sommes nos propres parents, nous nous enfantons nous-même en posant des actes libres : « Tous les êtres soumis au devenir ne demeurent jamais identiques à eux-mêmes. Ils passent sans cesse d’un état à l’autre et naissent continuellement. (…) Mais ici la naissance ne vient pas d’une intervention étrangère : elle est le résultat d’un choix libre. Nous sommes ainsi, en un sens, nos propres parents, nous créant nous-mêmes tels que nous voulons être, et, par notre volonté, nous nous façonnons selon le modèle qui nous a attirés. » (Vie de Moïse, II, 2-3[MM1] )

6. Un Dieu tout-puissant qui ne s’impose pas

q  La Bible nous révèle un Dieu qui ne s’impose pas, qui laisse l’homme libre. C’est plus explicite dans le NT, mais déjà présent dans l’AT. La Bible nous révèle un Dieu Tout-puissant, mais dont le pouvoir s’arrête à la porte du cœur de l’homme. Dieu refuse de forcer, de violer cette porte. Et ceci explique peut-être la raison pour laquelle Dieu n’a pas empêché que le mal se produise dans le monde. Dieu est infini respect et délicatesse. On peut se rappeler ce que j’ai dit hier : il y a en l’être humain un espace inviolable, même par lui-même, même par Dieu.

q  Selon M. Zundel, il n’y a en Dieu, ni possession, ni domination ; car Dieu n’est que pauvreté, don de lui-même, il ne garde rien pour lui-même, ne possède rien.

q  Dieu exerce son pouvoir sur nous en mendiant à la porte de notre cœur.

q  Il existe un magnifique texte de St Thomas qui exprime bien l’humilité divine et son infini respect pour l’être humain : « Il y a là autre chose qui enflamme l’âme à aimer Dieu : c’est l’humilité divine. Dieu tout-puissant, en effet, se soumet à chacun des anges et à chacune des âmes saintes, comme s’il était pour chacun un esclave qui s’achète et que chacun fût son Dieu. Pour le suggérer il passera en les servant, selon ce qu’il dit dans le psaume 81 : "J’ai dit : vous êtes des dieux." »[2]

q  M. Zundel : « Il s’agit de montrer, selon la vérité, que rien n’est plus cher à Dieu que notre liberté et qu’elle ne trouve qu’en Lui son sens et sa plénitude. » (Quel homme et quel Dieu, p. 231)

q  Catherine de Sienne, dans Les dialogues relate une parole qu’elle a reçue de Dieu et qui souligne bien la valeur de la liberté humaine à ses yeux : « Je ne veux pas violer les droits de votre liberté. Mais dès que vous le désirez, moi-même je vous transforme en moi et je vous fais un avec moi. »

                                         

                                                                                                  Michel Maret, Communauté du Cénacle au Pré-de-Sauges



[1] Opusc. De Beatitudine, adscriptum, cap. II. (cité in M. Zundel, Quel homme et quel Dieu, p. 8)

[2] Opusc. De Beatitudine, adscriptum, cap. II. (cité in M. Zundel, Quel homme et quel Dieu, p. 8)


 [MM1] Cité in Bruguès, Précis II 2, p. 137)