La pâque du Christ et la nôtre

1. Pâque : Passage de l’humanité vers Dieu

Pâque vient de l’hébreu Pessah, qui contient le sens de Passage. Passage du peuple hébreu de la  servitude à la liberté, passage à travers les eaux de la mer Rouge, Passage de Jésus par la souffrance, la mort, vers la vie.

·        L’Évangile de Jean présente l’œuvre de salut accomplie par Jésus Christ comme une Pâque, le Passage qu’accomplit Jésus de ce monde au Père, passage  de la mort à la vie : Jn 13, 1 : « Avant la fête de la Pâque, Jésus, sachant que son heure était venue de passer de ce monde à son Père, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’à la fin ». L’Heure de Jésus, c’est l’Heure de la Pâque, l’heure de l’alliance nouvelle, des noces de l’agneau.

·        Une partie des épîtres de Paul présentent le salut accompli par le Christ comme le retour de l’humanité à Dieu.. L’humanité sauvée est comme un corps dont le Christ est la tête :

Col 1, 18 : « Il est la Tête du Corps, c'est-à-dire de l’Église. Il est le Principe, le Premier-Né d’entre les morts ».

Le Christ est  prémices de notre résurrection :  

-         1 Co 15, 20 : « Le Christ est ressuscité des morts, prémices de ceux qui se sont endormis » : les prémices sont les premiers fruits, ce qui anticipe et annonce le reste de la récolte.

Jésus, qui est le Nouvel Adam, récapitule, rassemble en sa personne toute l’humanité

-         1 Co 15, 22 : « De même que tous meurent en Adam, tous revivront dans le Christ »

De même qu’Adam a été principe de mort pour l’humanité, le Christ est principe de vie pour toute l’humanité

·        Dans ce retour de l’humanité à Dieu, le Christ qui est la Tête retourne le premier, mais d’une certaine manière, nous retournons avec lui. La résurrection est un peu comme la naissance d’un enfant : lorsque la tête a passé, on sait que le reste du corps va suivre. Nous sommes dans le long enfantement à la vie de ressuscité : « Jusqu’à ce jour, la création gémit dans les douleurs de l’enfantement. » (Rm 8, 22).

Puisque le Christ est le Nouvel Adam (le principe de l’humanité renouvelée, recréée), il nous contient tous en lui, nous sommes déjà morts et ressuscités en lui, mais en prémices, en semence

2. Rm 6 : Plongés dans la mort et la résurrection du Christ

Rm 6, 3-11 : il s’agit du plus grand exposé baptismal de tout le NT. Tout le passage est construit sur le couple Mort – Vie.

Pour bien comprendre ce texte, il faut se rappeler que le verbe baptiser vient du grec baptô, qui signifie plonger, immerger. Être baptisé c’est donc être plongé. Plongé dans la mort et la résurrection du Christ.

3. « Plongés dans le Christ Jésus, c’est dans sa mort que nous avons été plongés »

4. « Nous avons été ensevelis avec lui dans le baptême dans la mort, afin que comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous vivions aussi dans une vie nouvelle », afin que nous vivions aussi dans une vie de ressuscité. La plongée par  immersion dans l’eau du baptême nous ensevelit dans la mort du Christ, d’où nous ressortons par la résurrection avec lui. Cette résurrection devrait se traduire par une vie nouvelle. Le baptême nous incorpore au Christ, nous fait participer à son être, à sa vie de ressuscité.

// Col 2, 12 : « Ensevelis avec lui lors du baptême, vous êtes aussi ressuscités avec lui, parce que vous avez cru à la  force de Dieu qui l’a ressuscité des morts »

V. 5. Utilise l’image de la greffe : « Car si c’est un même être (littéralement une même plante) avec le Christ que nous sommes devenus par une mort semblable à la sienne, nous le serons aussi par une résurrection semblable ».

Par le baptême, nous devenons un même être en croissance avec le Christ. Nous sommes comme greffés sur lui, greffés sur son Corps mystique qui est l’Église.

8. Nous appelle à vivre conformément à ce que nous sommes : « Considérez que vous êtes morts au péché et vivants à Dieu dans le Christ Jésus. »

Claude Duccaroz : « Encore faut-il que nous vivions comme des… vivants, et non  pas comme des condamnés à mort. Exister comme des êtres promis à l’éternité, c’est s’engager en volontaires dans toutes les batailles pour la vie, déjà en ce monde-ci. Nous ne pouvons pas laisser champ libre aux forces de mort qui gangrènent notre société. Parce qu’il y eut Pâques, parce que nous sommes les enfants de la résurrection, il nous faut lutter pour la vie sur tous ses fronts. »

·        Pour résumer ce passage de la lettre aux Romains, le baptême nous plonge dans la mort et la résurrection du Christ. Il nous fait passer spirituellement avec le Christ par la mort et la résurrection. Ce passage nous introduit dans une vie nouvelle, il fait de nous un même être en croissance avec le Christ. Nous sommes comme greffés sur le Christ. Il nous invite à vivre en conformité avec ce que nous sommes.

3. La résurrection : déjà pour aujourd’hui

Conférence épiscopale française : «Il semble qu'on ne demande pas d'abord au christianisme une parole sur l'au-delà, si pertinente soit-elle, dans son ordre. Si le christianisme veut se présenter comme porteur de salut, il est mis au défi, aujourd'hui, de donner sens d'abord à l'avant-mort, c'est-à-dire à toute cette période qui commence dès que la santé de quelqu'un est très sérieusement menacée, avec ce long cortège de souffrances, d'appréhensions, de luttes incertaines. Il ne suffit plus au christianisme d'être porteur d'une promesse de bonheur pour l'au-delà; ou, plutôt, cette espérance doit en quelque sorte faire la preuve de sa validité en s'enracinant dans l'immédiat, dans une possibilité de vie renouvelée, de vie sauvée, au moment même où se présente l'éventualité de la mort et où tout se trouve remis en cause: c'est là qu'on attend aujourd'hui le christianisme». [i]

·        La résurrection n’est pas seulement pour nous une réalité future, mais une réalité déjà présente. Il est vrai qu’elle n’est pas encore pleinement accomplie en chacun jusqu’au passage par la mort corporelle. Nous sommes entre le déjà et le pas encore.  Rm 6 exprimait bien ce déjà de la résurrection. Mais il se retrouve dans d’autres textes :

Col 2, 12 : « Ensevelis avec lui lors du baptême, vous êtes aussi ressuscités avec lui, parce que vous avez cru à la  force de Dieu qui l’a ressuscité des morts ». Croire en Jésus, croire en Dieu, c’est déjà être ressuscité, c’est accueillir en soi cette vie de Dieu qui ne passera pas.

Jn 5, 21 : « Celui qui écoute ma parole et croit en celui qui m’a envoyé a la vie éternelle, il est passé de la mort à la vie ».

Jn 6, 54 : « Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et moi je le ressusciterai au dernier jour ». Ce passage exprime bien le déjà et le pas encore de la résurrection. La vie éternelle est déjà là, mais elle doit encore arriver à sa plénitude dans les cieux.

Le cardinal Suenens a écrit en 1963 un texte d'inspiration johannique qui met en évidence le déjà de la résurrection : «La vie éternelle commence dès ici-bas. [...]  On ne comprend rien au sens chrétien de l'existence tant qu'on ne réalise pas l'union entre ses deux phases : la phase terrestre, toute provisoire, et la phase céleste, définitive. Entre les deux, il n'y a pas de rupture : c'est la même vie divine qui commence ici-bas dans la foi et qui s'achève dans l'éclat de la vision glorieuse du ciel. A la mort, la croissance de cette vie cesse, mais son dynamisme éclate et s'épanouit au grand jour».

4. Zundel : La vie éternelle est au-dedans de vous

   Selon Zundel, la vie éternelle n'apparaît pas tant comme une consolation future rendant plus supportable la vie présente, mais comme une exigence pour aujourd'hui. Dans la pensée de Zundel, notre vie comporte deux dimensions, auxquelles correspondent deux sortes de morts:

- A sa dimension physiologique correspond la mort physique ou biologique. L'univers physique est comme le placenta de notre condition corporelle : c'est lui qui nous permet de vivre en nous procurant l'oxygène, l'eau, la nourriture, le soleil, etc. Le corps est pour ainsi dire le cordon ombilical qui nous relie à cet univers physique. La mort n'est que la rupture de ce cordon.

- L’être humain comporte aussi une dimension spirituelle, et cette dimension spirituelle n'est pas atteinte par la mort physiologique. Par contre, l'homme peut être vivant biologiquement, et être atteint de mort spirituelle. Celle-ci consiste en une «mort-vivante de l'être», en une «absence», un vide, un non-être, une mort avant la mort, une mort avant même de vivre (cf. Mt 8, 22). Mais si nous sommes vivants spirituellement, la mort biologique n'est alors que la rupture du cordon ombilical qui nous relie à l'univers physique. Cette mort, mettant un terme à la gestation qu'est l'existence terrestre, constitue une naissance à la vie définitive, un passage du monde visible au monde invisible faisant continuer sous une forme transfigurée la vie déjà commencée ici-bas.

   Selon Zundel, la vie éternelle, ou sur-vie, commence sur cette terre : nous ne serons vivants éternellement que si nous sommes réellement vivants aujourd'hui. La vie éternelle commence en ce monde, elle est au-dedans de nous, tout comme le Royaume de Dieu (Lc 17, 20-21):

 «La vie éternelle: on y est déjà ou pas du tout; on y est ou on n'y sera jamais. [...] "La vie éternelle est au-dedans de vous"». «Il ne s'agit pas, en effet, de connaître le lieu où nous irons après la mort, il ne s'agit aucunement d'un après dans le temps ou dans l'espace, il s'agit d'un au-delà qui est au-dedans. Cela veut dire qu'il s'agit de vaincre la mort ici-bas, dès aujourd'hui, tellement que le vrai problème n'est pas de savoir si nous vivrons après la mort, mais si nous serons vivants avant la mort». [ii]

Cette vie éternelle n'est pas un rallongement de notre vie biologique, elle est un au-delà de la biologie qui est en réalité un au-dedans de soi-même.

·        Entrer dans la vie éternelle, c'est devenir vivants dès ici-bas, c'est vivre dans l'Esprit. Il ne s'agit pas d'attendre la vie éternelle, mais d'y entrer dès maintenant : «Il faut devenir la vie éternelle, il faut la devenir dans tout son être ».

Cette vie éternelle n'est pas un rallongement de notre vie biologique, elle est un au-delà de la biologie qui est en réalité un au-dedans de soi-même. Il s'agit d'une intériorité permettant d'être présents à une Présence en nous.

   Selon Zundel, entrer dans la vie éternelle, c'est devenir vivants dès ici-bas, c'est vivre dans l'Esprit. Il ne s'agit pas d'attendre la vie éternelle, mais d'y entrer dès maintenant: «Il faut devenir la vie éternelle, il faut la devenir dans tout son être»[iii]. Devenir la vie éternelle, c'est choisir la vie et refuser la mort (Dt 30, 15-20). C'est devenir pleinement soi-même, transfigurer son existence, accepter de se faire pleinement Homme, en refusant les actes qui ne sont pas à la hauteur de sa dignité. Devenir la vie éternelle, c'est faire de son existence une symphonie d'amour, de cet amour qui est plus fort que la mort.

   Si nous sommes réellement vivants ici-bas, l'être humain est déjà tout entier immergé dans l'immortalité, la mort n'est alors plus qu'un passage : «La mort elle-même, dans cette perspective, cesse d'être une contrainte puisque, tout à l'opposé, elle est simplement à la charnière du monde visible et du monde invisible, l'envol d'un être qui ne dépend plus de rien parce qu'il est tout entier porté dans l'oblation de son amour». (ibidem)

·        Certains saints ont leur corps qui ne s’est pas décomposé après leur mort ; on peut voir cela comme un signe de cette vie éternelle qui avait rempli tout leur être.

5. Pas encore…

Mais il est vrai que nous sommes en attente d’un accomplissement.  Nous attendons le jour où Dieu essuiera toute larme de nos yeux

·        (Rm 6, 5) « Si c’est un même être avec le Christ que nous sommes devenus par une mort semblable à la sienne, nous le serons aussi par une résurrection semblable »

·        Le rapport entre le Déjà et Pas encore est un peu comme le rapport entre la graine semée et l’arbre qui pousse après. Ce rapport est bien exprimé en 1 Co 15, 20-22 ; 35-49 : « Le Christ est ressuscité d’entre les morts, prémices de ceux qui se sont endormis (…) De même en effet que tous meurent en Adam, ainsi tous revivront dans le Christ (…) Mais dira-t-on, comment les morts ressuscitent-ils ? Avec quel  corps reviennent-ils ? Insensé ! Ce que tu sèmes, toi, ne reprend vie s’il ne meurt. Et ce que tu sèmes, ce n’est pas le corps à venir, mais un simple grain, soit du blé, soit quelque autre plante. Et Dieu lui donne un corps à son gré, à chaque semence un corps particulier (…) Ainsi en va-t-il de la résurrection des morts : on est semé dans la corruption, on ressuscite dans l’incorruptibilité (…) On est semé dans  la faiblesse, on ressuscite dans la force. On est semé corps psychique, on ressuscite corps spirituel… Le premier homme, issu du sol, est terrestre ; le second lui vient du ciel. »

6. sommes-nous déjà nés ? Actualiser en nous le mystère pascal 

L’être humain peut faire de ses infirmités, maladies, échecs, il peut faire de toutes ses épreuves des étapes initiatiques, en faire une actualisation du mystère pascal Mort / Résurrection. (cf. Olivier Clément, Tychique 142, p. 25)

·        Le terme initiation au sens large désigne les divers rites, souvent éprouvants, par lesquels un adolescent ou un postulant est soumis pour être admis dans une communauté ou un groupement. Les rites d'initiation se situent souvent aux moments clefs de l'existence humaine et signifient la mort à un état de vie ainsi que le passage ou la naissance à un nouvel état de vie meilleur (Passage de l’adolescence à l’âge adulte)  Ils existent dans pratiquement toutes les religions, ainsi que toutes les cultures. Certaines cultures  n’ont pas de crises, parce qu’il y a des étapes initiatiques)

Selon M. Eliade, « tous ces rituels et symbolismes du "passage" expriment une conception spécifique de l'existence humaine : une fois né, l'homme n'est pas encore achevé; il doit naître une deuxième fois, spirituellement; il devient homme complet en passant d'un état imparfait, embryonnaire, à l'état parfait d'adulte. En un mot, on peut dire que l'existence humaine arrive à la plénitude par une série de rites de passage, en somme d'initiations successives ». [iv]

Je répète : L’être humain peut faire de ses infirmités, maladies, échecs, il peut faire de toutes ses épreuves des étapes initiatiques, en faire une actualisation du mystère pascal Mort / Résurrection. Faire de chacune de ces étapes une naissance à la vie divine, à la vie de ressuscité.

·        Les douleurs que nous éprouvons sont les douleurs de l’enfantement. Elles sont les signes que quelque chose est en train de se passer ; signes que quelque chose, quelqu’un est en train de naître en nous.

Je rappelle les paroles du philosophe J.-F. Malherbe : «La vie humaine n'est-elle pas comme une grossesse? Quelque chose (quelqu'un?) vit en nous, grandit, nous bouscule, force notre étonnement [...]. Quelque chose qui, pour apparaître au grand jour, nous contracte, nous fait souffrir [...]. La souffrance de notre vie peut nous aveugler au point que nous refusons de voir ce qui tente de naître en nous ». [v]

·        Une fois nés, nous ne sommes pas encore achevés. Nous sommes appelé à naître à nous-mêmes, naître spirituellement, naître à la vie de ressuscité, « naître d’en haut » comme disait Jésus à Nicodème. Cela peut être un accouchement de toute une vie. Et Jésus est en nous « l’accoucheur de notre propre humanité » (C. Duccaroz).

7. Le Salut (sôteria)

Par sa mort et sa résurrection, le Christ nous apporte le Salut. St Paul : « Si tu affirmes de ta bouche que Jésus est le Seigneur, si tu crois dans ton cœur que Jésus l’a ressuscité des morts, tu seras sauvé » (Rm 10, 9).

Pour bien saisir le sens du mot Salut,  que l’on comprend souvent de manière très restrictive, il est bien de remonter aux langues d’origine de l’Écriture.

Le terme sôteria grec ne signifie pas seulement le contraire de la perdition. Être sauvé, ce n’est pas seulement ne pas être perdu.  Le terme contient une certaine idée de perfection, de plénitude : le salut, c’est l’intégrité, la santé parfaite du corps et de l’âme, l’immunité de tout défaut et de toute maladie. Le salut, c’est donc la plénitude de vie. Jésus a dit : « Je suis venu pour que vous ayez la vie, et que vous l’ayez en abondance ». Le salut, c’est donc cette vie en abondance que Jésus veut nous donner.  

Jésus à la Cananéenne : « Ta foi t’a sauvée » = guérison physique

Le salut, c’est l’homme vivant pleinement de la vie de Dieu, l’homme parfaite image et ressemblance de Dieu.

Il est intéressant de relever que dans l’Évangile écrit en Syriaque, qui était une langue très proche de l’araméen que parlait Jésus, le terme sauver n’existe pas : il est exprimé par le verbe vivifier.

8.      Signification de la résurrection de la chair

   Selon Tertullien, «la chair est le pivot du salut» [vi]. La foi à «résurrection de la chair» fait partie du Symbole des Apôtres, c'est que l'objet est d'importance et même essentiel. Cette foi exprimée dans le Credo se fonde sur la foi au Dieu créateur qui, s'il a façonné l'homme au premier jour, est en mesure de le recréer au dernier jour, dans toutes ses dimensions.

Pour éviter des malentendus, il est utile de rappeler la signification du terme «chair» dans l'anthropologie sémitique : la chair ne se réduit pas au corps purement biologique; elle n'est jamais considérée de façon péjorative ou méprisante, contrairement à une certaine anthropologie grecque. Le terme désigne la globalité de la personne [vii], dans sa condition de créature, de faiblesse et de mortalité. La «résurrection de la chair» signifie ainsi la résurrection de la globalité de l'être, dans toutes ses dimensions, corporelles, psychiques et spirituelles. Elle signifie la résurrection du Moi lui-même avec toute son histoire. Cette résurrection comporte une double dimension de rupture et de continuité:

- La transformation de notre corps terrestre en corps céleste comporte une dimension de rupture radicale, une création nouvelle. Cette rupture rend en partie vaine notre tentation de projeter nos schémas terrestres dans l'au-delà. Cette dimension de rupture est fortement soulignée par St Paul en 1 Co 15, 35-57, pour éviter que la résurrection de la chair ne soit comprise de manière trop matérialiste en prenant à la lettre la prophétie d'Ezéchiel au ch. 37. Il ne s'agit pas d'un retour à un état antérieur, ce n'est pas de notre substance biologique qui est ressuscitée: il y a création nouvelle. St Paul insiste sur les différences: corps terrestre - corps céleste; corruption - incorruptibilité; faiblesse - force; corps psychique - corps spirituel; mortel - immortel.

- Mais cette création nouvelle ne se fait pas à partir de rien: elle se fonde sur notre existence terrestre. C'est là qu'intervient la dimension de continuité. La foi en la résurrection de la chair tend à valoriser le vécu historique de l'homme. Ainsi que l'exprime F. J. Nocke, «ce n'est pas uniquement le Moi tout nu de l'homme qui est sauvé à travers la mort, ce qui laisserait définitivement de côté toute son histoire terrestre, et rendrait insignifiantes toutes ses relations aux autres humains; résurrection corporelle veut dire que l'histoire d'une vie et toutes les relations faites au cours de cette histoire parviennent à leur achèvement et appartiennent définitivement à l'homme ressuscité» [viii]. Si, comme le rappelait Zundel, la vie éternelle est au-dedans de nous, si elle commence ici bas, il est plus facile de comprendre le lien entre les deux facettes de notre existence. Tout notre vécu terrestre, notre histoire sainte, nos sourires, nos larmes, nos affections, nos amitiés, parce qu'ils ont un prix inestimable à ses yeux, sont recueillis par Dieu. Rien de ce que l'homme a aimé authentiquement n'est perdu. Tout ce qui, au cours de l'existence terrestre, a contribué à constituer la «graine», est appelé à éclore de façon complètement transfigurée dans le Royaume.

   Cette affirmation du Credo est aussi une valorisation du corps, et du rôle que celui-ci joue dans l'existence. Zundel exprime remarquablement la valeur celui-ci: «Notre corps, le corps humain, a une immense noblesse, il a une vocation divine, éternelle, et peut-être nous ne faisons ici que l'apprentissage de cette vie totale où l'accord sera entièrement réalisé, et où le corps vraiment ne sera plus du tout d'aucune manière gesticulation vitale, mais l'expression de la générosité et de l'amour» [ix]. Selon Zundel, le corps n'est pas seulement le cordon ombilical qui nous relie à l'univers physique, mais il est aussi le clavier de l'esprit [x]. Ce n'est qu'à travers notre corporéité que Dieu peut nous rejoindre. Inversement, ce n'est qu'à travers notre corporéité que peut s'exprimer aux yeux du monde la dimension spirituelle intérieure. La vie éternelle doit prendre racine dans notre corps même. Nous sommes appelés à humaniser notre corps, ou à le spiritualiser, ce qui revient au même: il ne sera vraiment humain que s'il a acquis une dimension spirituelle, s'il s'est imprégné de l'amour de Dieu. Nous sommes invités, selon la recommandation de St Paul, à glorifier Dieu dans notre corps qui a été sauvé par le Christ et qui est temple de l'Esprit Saint (cf. 1 Co 6, 19-20).

Un texte de Zundel sur la mort de St François, dans Croyez-vous en l'homme?, Paris, 1956, p.121-122, exprime merveilleusement cette humanisation du corps: «La mort de saint François est ici, selon le voeu d'un de ses disci­ples specchio e lume: miroir et lumière. Le consentement à la mort est, en lui, si entier et si paisible que l'on imagine difficile­ment une intégration plus parfaite. Il n'y a plus chez lui le moin­dre conflit entre la chair et l'esprit. La biologie est passée tout entière du côté de la lumière qui transparaît en elle. Elle a perdu ses limites et ses adhérences, sa pesanteur et sa gravitation égocen­trique. Elle n'est plus que l'enveloppe ténue qui rattache, à peine, à l'arbre terrestre, le fruit qui a mûri au soleil de Dieu. Il suffira d'un souffle pour que la fine pellicule se fissure et qu'il tombe en l'éternité en laquelle il s'est changé. Un dernier appel, une der­nière aspiration et tout est consommé. La dépouille qui gît mainte­nant sur la cendre, dans le crépuscule sonore dont l'alouette est le chant, respire la paix de l'offrande où la chair est dépassée. Ins­trument d'une liberté qui n'a cessé de grandir, elle a fini par s'identifier avec elle pour ne plus conspirer qu'à son accomplisse­ment. Déliée, par cet achèvement même, des déterminismes qui lui donnèrent sa figure dès le sein maternel, elle semble disponible pour une nouvelle création où elle recevra le visage de l'esprit, qui s'est dégagé d'elle pour se la mieux unir en la libérant de soi».

 

                                         Maret Michel, Communauté du Cénacle au Pré-de-Sauges



[i] L'homme d'aujourd'hui en face de la mort, Documents épiscopat n° 10, mai 1982, p. 3:

[ii] "L'expérience de la mort", op. cit., p. 53.

[iii] M. Zundel, in M. Donzé, "Vie dans l'esprit, vie éternelle", op. cit., p. 127.

[iv] Le sacré et le profane, Paris, 1965, p. 153.

[v] "Souffrances humaines et absence de Dieu", in G. Durand, J.-F. Malherbe, Vivre avec la souffrance

[vi]  De resurrectione carnis, 8, 2.

[vii] La signification est proche du sôma grec, dans Rm 12, 1: «offrir vos corps, vos personnes, tout votre être en hostie vivante». Voir la note h intéressante de la BJ en 1 Co 15, 44, sur la résurrection du corps.

[viii] Eschatologie, Düsseldorf, 1982, p. 123, cité en H. Küng, op. cit., p. 158.

[ix]  M. Zundel, in M. Donzé, "Vie dans l'esprit, vie éternelle", op. cit., p. 128.

[x] Cf. "L'expérience de la mort", op. cit., p. 55