Kairos : le temps favorable

Ø  Ecclésiaste 3, consacré au temps utilise trois termes différents pour désigner le temps : « Il y a un moment (chronos) pour tout et un temps (kairos) pour toute chose sous le ciel. Un temps (kairos) pour enfanter, et un temps (kairos) pour mourir…

11. Je regarde la tâche que Dieu donne aux enfants des hommes : tout ce qu’il fait convient en son temps (kairos). Dieu a mis dans leur cœur l’éternité (olam), mais sans que l’homme puisse saisir ce que Dieu fait, du commencement à la fin »

- Le chronos :    la durée, la saison, le temps naturel (cosmique)

- Le kairos :         l’occasion favorable, l’heure opportune, le temps favorable, le temps de l’homme (historique)

- Le olam :           l’ensemble du temps, l’éternité, le temps de Dieu

Ø  Ce Kairos, c’est celui dont parle St Paul 2 Co 6, 2 : « Au moment favorable (kairos) je t’ai exaucé ; au jour du salut je t’ai exaucé. Le voici maintenant le moment favorable, le voici maintenant le jour du salut ». Une chose est sûre, Dieu ne peut nous rejoindre que dans le Kairos, pas dans le chronos. Il nous faut vivre le moment présent, car Dieu ne peut nous rejoindre que dans le moment présent.

Ø  Eloi Leclerc, Sagesse d’un pauvre : « Il y a un temps pour tous les êtres. Mais ce temps n'est pas le même pour tous. Le temps des choses n'est pas celui des bêtes. Et celui des bêtes n'est pas celui des humains. Et par-dessus tout et différent de tout, il y a le temps de Dieu qui enferme tous les autres et les dépasse. Le cœur de Dieu ne bat pas au même rythme que le notre. Il a son mouvement propre (...) Il nous est très difficile d'entrer dans ce temps divin. Et cependant, là seulement nous pouvons trouver la paix. » (p. 65-66)

Entrer dans le temps de Dieu pour trouver la paix. Que par ce temps favorable nous entrions de plus en plus dans le temps de Dieu.

Ø  La sagesse du cœur « peut se définir ainsi : connaître notre temps, notre temps fugitif, (…) savoir combien nous sommes éphémères, savoir que notre durée n’est presque rien devant Dieu, que tout homme, aussi solide soit-il, n’est que du vent. (…) La sagesse du cœur se montre dans l’acceptation de ma fragilité, de ma temporalité » (Collectif, Le temps pour vivre, p. 88) Il nous faut être conscient de la relativité et de la finitude de ce que nous sommes et de tout ce que nous faisons :

Ø  Ps 81, 14-16 : « Ah si mon peuple m’écoutait, si Israël marchait dans mes voies, (…) son temps (kairos) serait devenu temps d’éternité (olam) »

« Le paradis perdu, c’est le temps perdu » (Collectif, Le temps pour vivre, p. 88) Et le paradis retrouvé, c’est le temps retrouvé : la rédemption du temps est  donnée à ceux qui acceptent humblement leurs limites, leur finitude.

 


Liberté

1. Les conditionnements : peut-on réellement être libres ?

Ø Est-ce que je suis libre de respirer ou pas ? Est-ce que je suis libre de subir ou pas les lois de la gravitation et toutes les lois physiques ? Idem pour les lois biologiques…

Ø Il y a un nombre important de déterminismes pour lesquels je ne peux que faire avec, je n’ai pas le choix. Donc ma liberté se situe dans un cadre, et elle ne consiste pas à vouloir éliminer le cadre. Elle ne sera jamais qu’une liberté relative.

Ø Je reste marqué par tout le vécu de mon existence, en partie durant mon enfance. Dans certains niveaux de ma personnalité, je n’ai pas été structuré de façon libérante. Je suis le résultat d’une éducation, de toute une vie. Tout cela reste imprimé en moi.

Ø Beaucoup d’occidentaux croient vivre en toute liberté, mais reproduisent inconsciemment les modèles et schémas acquis des parents, transmis par le contexte culturel, la publicité, les médias, même si consciemment ils veulent s’en distancier…. L’être humain subit de multiples déterminismes, conditionnements : conditionnements biologiques, psychologiques, socio-culturels, le poids du passé et de l'éducation, la culture, les pressions sociales ou idéologiques, la publicité, les média… Mes choix et mes goûts sont en partie dictés par tous ces déterminismes

Exemple : J’ai fait librement le choix d’entrer dans une communauté religieuse catholique ; mais si j’étais né en Inde, je serais peut-être moine bouddhiste. J’ai fait librement le choix de tel métier. Mais si j’étais né dans un autre continent, dans une autre famille, j’aurais probablement fait un autre choix.

Ø Face à tous ces déterminismes, de nombreux scientifiques en déduisent que l’homme ne serait absolument pas libre. Pour le philosophe Spinoza, par exemple, « tout homme est entièrement déterminé dans ses moindres actions et la science peut se donner pour objectif de mettre à jour toutes les déterminations cachées » (Ariane Poulantzas, in Science et vie)

Ø Où est ma liberté dans tout cela ? On a déjà eu une amorce de réponse tout à l’heure : ma liberté ne sera jamais que  relative ; elle se situe dans un cadre. La liberté est de connaître ainsi que de tenir compte de ce cadre et ces déterminismes, et d’aller là où je souhaite aller dans ma vie, de poser les choix que je souhaite poser.

Ø Donc, pour résumer, entre deux thèses extrêmes : je suis 100 % libre – je ne suis pas du tout libre ; il y a une voie médiane : j’ai une liberté relative, qui s’insère dans un cadre, qui n’est pas donnée d’emblée, mais qui est à construire.

2. La liberté, signe privilégié de l’image divine

Ø Gn 1, 26-27 : « Dieu dit : "Faisons l’homme à notre image, comme notre ressemblance … Dieu  créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa. »

Ø L’homme est la seule créature créée à l’image de Dieu.  Pour comprendre la force de cette affirmation, il faut se rappeler que les représentations de Dieu étaient interdites dans l’AT. L’être humain est la seule image de Dieu autorisée dans l’Ancien Testament.

Ø A relever qu’en grec, image se dit eikhôn. L’homme est ainsi l’icône de Dieu. Selon Grégoire de Nysse, un Père de l’Église, l’homme est une miniaturisation de Dieu.

Ø Ps 8, 6-7 : « A peine fis-tu l’homme un peu moindre qu’un Dieu ; tu l’as couronné de gloire et de beauté, pour qu’il domine sur les œuvres de tes mains ; tout fut mis par toi sous ses pieds. »

Ø Un document du Concile qui parle de la grandeur de la liberté humaine : Gaudium et Spes 17 : « La vraie liberté est en l’homme un signe privilégié de l’image divine. Car Dieu a voulu le "laisser  à son propre conseil" pour qu’il puisse de lui-même chercher son Créateur et, en adhérant librement à Lui, s’achever ainsi dans une bienheureuse plénitude. La dignité de l’homme exige donc qu’il agisse selon un choix conscient et libre, mû et déterminé par une conviction personnelle, et non sous le seul effet de poussées instinctives ou d’une contrainte extérieure. L’homme parvient à cette dignité lorsque, se délivrant de toute servitude des passions, par le choix libre du bien, il marche vers sa destinée et prend soin de s’en procurer réellement les moyens par son ingéniosité. »

Ø La liberté de l’être humain découle de cette incroyable dignité. La vraie liberté est en l’homme un signe privilégié de l’image divine : Selon les Pères de l’Église, ce qui rend l’homme le plus semblable à Dieu, c’est la liberté. Ce qui fait la différence entre l’être humain et l’animal, l’élément qui le constitue à l’image de Dieu, c’est la liberté. Là où l’animal agit par instinct et mu par son système psycho-affectif, l’homme peut agir par liberté, selon un choix conscient et responsable.

Ø J.-L. Bruguès : « Il faut, en quelque sorte, que l’homme se montre à la hauteur de sa propre dignité. Il le fait quand il pose des actes libres » (Précis de théologie morale générale, 2 II, p. 125)

3. Si le Christ vous a libérés, c’est pour que vous soyez vraiment libres

Ø Jean-Paul Sartre  disait que « nous sommes condamnés à être libres » c'est à dire responsables de nos actes.

Le père Barthélémy, dominicain à Fribourg, avait donné une conférence intitulée : Un peuple condamné à la liberté. La liberté est une dimension fondamentale du Christianisme. En tant que chrétiens, nous avons pour vocation la liberté.

Ø L’acte fondateur du judaïsme est une libération : la libération du peuple hébreu esclave en Égypte. Libération qui est la préfiguration de celle qu’accomplira le Christ, qui vient nous libérer du péché, du mal et de tout ce qui nous aliène. L’acte fondateur du Christianisme est une libération : la Passion, la mort et la résurrection du Christ.

A. La mission du Christ est de libérer, au sens fort du terme

Ø Luc 4 : Au début de son ministère à Nazareth, Jésus s’approprie les paroles du prophète Isaïe, et met son ministère sous le signe de la libération : « L’Esprit du Seigneur est sur moi parce qu’il m’a consacré par l’onction pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé annoncer aux captifs la délivrance, et aux aveugles le retour à la vue, libérer les prisonniers ”. Il leur dit ensuite: “ Aujourd’hui s’accomplit à vos oreilles ce passage de l’Écriture ”.

Ø Suite à ce discours inaugural, Jésus fait toute une série de guérisons : il libère les personnes de leurs maladies, de leurs handicaps et du mal. La mission de Jésus est de libérer dans tous les sens du terme : relever, guérir, amener à la lumière, redonner vie, pardonner.

Ø Il est venu pour que nous donner la vie, et pour que nous l’ayons en abondance. Il est venu pour que nous soyons vraiment libres, pour que nous soyons pleinement ce que nous sommes appelés à être, pleinement image de Dieu. Il est venu nous libérer de tout ce qui nous aliène, ce qui nous paralyse, tout ce qui entrave la vie.

B. L’Epitre aux Galates : la charte de la liberté chrétienne

Ø Le texte du NT où le thème de la liberté est le plus développé, est l'Epître aux Galates qui peut être considérée comme la charte de la liberté chrétienne.

Ø Ga 5, 1 : « C’est pour que nous soyons vraiment libres que le Christ nous a libérés. »

Ø Ga 5, 13 : « C’est à la liberté que vous avez été appelés. Mais que cette liberté ne se tourne pas en prétexte pour la chair. Mais par la charité, mettez-vous au service les uns des autres. » Littéralement, « par l'agapè, soyez esclaves les uns des autres". La vocation de l'homme à la liberté est une vocation à l'amour. La liberté chrétienne n'est donc pas un individualisme. Elle est affranchissement des tendances égoïstes de l'homme, elle libère les forces vives et créatrices de l'être humain. Elle est libération d'un dynamisme que Dieu a mis en l'homme en vue d'une entraide fraternelle. Elle est le fruit de la libération apportée par Jésus Christ, et de l'Esprit créateur et libérateur qui délivre l'être humain de tout ce qui l'aliène. Le critère de la liberté est l'amour, qui, lorsqu’il est bien éclairé, est toujours libérateur.

Ø Paul présente dans la lettre aux Galates la liberté comme un appel, une vocation. La vocation des chrétiens, c’est d’être libres (être des libérés et des libérateurs). On pourrait dire que la liberté correspond à une attente, une aspiration profonde qui habite le cœur de l'homme. Attente répondant précisément à ce à quoi Dieu appelle l'homme. "La gloire de Dieu, c'est l'homme vivant" disait St Irénée. Ce qui en langage paulinien pourrait être formulé: « La gloire de Dieu c’est l’homme libre" »

Ø L'être humain est libre pour aimer, libre pour créer, libre pour construire un monde de justice et de paix, libre pour faire croître la vie, libre pour libérer.

Nelson Mandela : « Je ne suis pas vraiment  libre si je prive quelqu’un d’autre de sa liberté (…) Être libre, ce n’est pas seulement se débarrasser de ses chaînes ; c’est vivre d’une façon qui respecte et renforce la liberté des autres »

Ø "Marchez (marchons) sous l'impulsion de l'Esprit " (Ga 5, 16. 25). La liberté chrétienne pourrait d'ailleurs être définie comme une marche dans le dynamisme de l'Esprit.

L'Esprit est ici un dynamisme, une force, un élan de vie intérieur qui oriente vers l'amour, et qui permet à l'homme d'accomplir le bien qu'il veut faire

Ø St Augustin avait cette belle formule : "Aime et ce que tu veux fais-le" [1]. Cette maxime, souvent mal interprétée, pourrait être exprimée ainsi: "aime authentiquement, et alors tu seras libre". Ce n'est pas une liberté "à l'eau de rose", qui se vivrait sans combat; elle reste une liberté toujours à défendre, c'est le sens de l'impératif de Paul en Ga 5,1: "Tenez donc ferme et ne vous laissez pas remettre sous le joug de l'esclavage".

Ø St Paul dit en 2 Co 3,17: « Là où est l'Esprit du Seigneur, là est la liberté".  L’Esprit de Dieu est un Esprit libérateur. Saint Augustin avait encore cette autre merveilleuse formule: "La liberté est une volupté ... Que Dieu t'enchante et te voilà libre".

4. Passer de la liberté extérieure à la liberté intérieure

Ø (cf. Jacques Philippe , La liberté intérieure, p. 13-14) Une illusion face à la liberté est de faire de celle-ci une réalité extérieure et non pas intérieure. Le plus souvent, nous avons l’impression que ce qui limite notre liberté, ce sont les circonstances, ce sont les divers conditionnements qui nous affectent : physiologiques, santé, psychisme, blessures du cœur, le contexte familial, social, le milieu de travail, les personnes que nous côtoyons, que nous avons plus ou moins de peine à supporter. Pour être libre, il faudrait éliminer ces conditionnements, ces limitations.

Cette façon de concevoir la liberté est en partie illusoire. Il est vrai qu’il y a parfois certains conditionnements à changer pour avancer dans la vie. Mais néanmoins, notre liberté ne doit pas se fonder sur cette absence de condition­nements, car alors, nous risquons de ne jamais être libres, d’être toujours malheureux. Car nous trouverons toujours des conditionnements, des limites dans la vie. Notre liberté doit se situer à un autre niveau.

Ø Témoignage de A. Soljenitsyne : Lorsqu’il était en détention dans le Goulag, un de ses chefs lui a demandé de collaborer pour la mise en œuvre d’un travail, et Soljenitsyne a refusé. Son chef lui a demandé s’il savait ce qu’il faisait, car il pouvait faire de lui ce qu’il voulait, et même le mettre à mort. Soljenitsyne lui a dit que lui, le chef, avait tout à perdre dans cette situation, car si le travail ne se réalisait pas, il risquait de perdre son poste et même d’être envoyé au Goulag. Mais lui, Soljenitsyne, n’avait plus rien à perdre.

Ø Souvent, un élément extérieur semble faire obstacle à notre liberté, mais en réalité, c’est en nous que se situe l’obstacle à la liberté. 2 Co 6, 12 : « Ce n’est pas chez nous que vous êtes à l’étroit, c’est dans votre cœur que vous êtes à l’étroit. »

Cette parole biblique se vérifie d’ailleurs au plan psychologique. P. Ide dit que «l’événement présent prétendu traumatisant est beaucoup plus une occasion qu’une cause. » (Mieux se connaître, p. 202) « A l’occasion d’un traumatisme présent se réactivent les attitudes blessées du passé. » (op. cit.,, p. 201) « La grande illusion du mariage est de croire que les difficultés présentes qui demandent des solutions présentes n’ont que des causes présentes. » (op. cit., p. 228) « Si j’osais avancer une hypothèse, je dirais volontiers que dans les disputes de couple (je parle de couples qui se sont choisis et qui s’aiment), 90 % viennent de l’histoire passée qui se rejoue dans le présent. » (op. cit., p. 227)

Schéma : Incident présent + événement passé  =  émotion présente (disproportionnée)

Ce qui laisse suspecter qu’il y a quelque chose caché derrière l’incident présent : la disproportion, la démesure affective : ma réaction affective (colère) est sans commune mesure avec l’incident présent, elle est disproportionnée. P. Ide : « La démesure du sentiment trahit ou traduit la blessure. » (op. cit., p. 227)

Donc, la grande partie des problèmes lors de conflits se situent d’abord à l’intérieur de moi, l’incident présent n’est que le réactivateur des blessures passées. Pour avancer dans le chemin de la liberté, je dois prendre conscience de cela.

Ø A. Grün, Conquérir sa liberté, p. 81 : « Plus je vais de l’extérieur vers l’intérieur, plus je deviens libre vis-à-vis du monde extérieur. »

5. Jean Vanier : nous libérer de nos murs, de nos carapaces

Ø  Nous sommes attirés par certaines gens. D’autres nous inspirent un sentiment de répulsion, et de peur (plus ou moins conscient).

Ø  « D’un point de vue purement psychologique, nous avons fondamentalement besoin d’avoir une image positive de nous-mêmes, c'est pourquoi nous recherchons l’appréciation et l’approbation de ceux qui nous entourent. » (J. Vanier, Accueillir notre humanité, p. 144) Nous recherchons donc les personnes qui nous renvoient une image de nous-mêmes valorisante.

« En revanche, nous fuyons aussi instinctivement que nous respirons ceux qui réveillent en nous des sentiments d’impuissance, d’angoisse, de non valeur, ceux qui nous font sentir que nous ne sommes " rien"  » (Op. cit. p. 144-145) Vis-à-vis de ces personnes, nous nous protégeons par des barrières, des murs, des défenses.  « Ces barrières protègent notre vulnérabilité. » (Op. cit., p. 143)

Ø   «Ces attirances et ces fuites sont la plupart du temps inconscientes, mais nous pouvons en prendre conscience, comme nous pouvons prendre conscience de notre respiration.  Nous sommes tous plus ou moins mus et contrôlés par des instincts et des peurs jaillissant des blessures de notre enfance. Notre liberté réside dans le choix que nous faisons lorsque nous en prenons conscience. » (Op. cit., p. 145)

Ø  « Nos comportements sont en grande partie dictés par des compulsions – et des peurs qui sont comme leur revers. Il y a en chacun de nous ces besoins d’être reconnu et admiré, vu comme supérieur, unique, parfait (...) ; et la peur d’être abandonné, rejeté, la peur de l’échec, la peur d’être considéré comme incapable ou coupable.  Être libre, c’est placer, la vérité et la justice au-delà de nos besoins instinctifs et de nos peurs. Il y a là un paradoxe : ces besoins font partie de nous ; ils sont nécessaires à notre croissance, mais nous devons apprendre à les gouverner au lieu de nous laisser gouverner par eux » (Op. cit., 149-150)

Ø  Donc, face aux personnes qui nous renvoient une image négative de nous-mêmes, nous nous construisons des murs, des défenses. « Notre liberté réside dans le choix que nous faisons lorsque nous en prenons conscience » (Op. cit., p. 145)

6. Ne pas éliminer les déterminismes, mais les comprendre, les intégrer

Ø Ariane Poulantzas : « Être libre ce n’est pas tant s’abstraire de toute déter­mination que de percevoir les causes agissantes  et "agir en connaissance de causes". Être libre, ce n’est pas rejeter les déterminations mais, au contraire, les comprendre, les intégrer. » (in Science et vie) Être libre, ce n’est pas vouloir éliminer tous les déterminismes qui conditionnent mon existence, mais les intégrer dans ma vie, les maîtriser, les conduire, comme on conduit un cheval ou une voiture.

Ø Pour illustrer la liberté, face à nos conditionnements, Aristote prend l’image du cheval : Notre corps, avec ses passions, son affectivité, son psychisme, ses compulsions, sont comme un cheval. Quelque chose qui nous est légèrement étranger, qui a sa vie propre. Un bon cavalier connaît les caractéristiques de son cheval et arrive à le guider là où il veut aller.  De même, il nous faut connaître les caractéristiques de notre personnalité, avec tous ses conditionnements, pour les ordonner au but que nous voulons atteindre. Selon Aristote, il ne faut ni essayer de les supprimer, ni en devenir esclave ; il faut les orienter là où nous voulons aller. Autrement dit, il ne faut pas les éliminer, ce serait comme éliminer les caractéristiques du cheval, avec ses dons et ses richesses, il faut les apprivoiser. Et si le cheval a été blessé (cf. L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux), il faut le prendre d’autant plus délicatement, apprivoiser peu à peu ses peurs.

Notre corps, notre psychisme, nos passions, notre affectivité, nos conditionnements, sont comme un cheval qui a sa vie propre. Ce cheval est au départ un peu sauvage. Nous devons petit à petit  l’ap­pri­voiser, apprendre à le maîtriser, à le gouverner, pour le conduire là où nous le voulons.

Ø  Pour être libre, il ne nous faut pas combattre le cheval, mais le connaître, l’apprivoiser pour l’orienter et le conduire là où nous voulons. De même, il ne nous faut pas vouloir éliminer les déterminismes pour être libre, mais il faut les comprendre, les apprivoiser et les intégrer. De même que je fais avec les déterminismes physiques et biologiques, et que je ne peux pas les éliminer, et je que je peux être libre malgré ces déterminismes, je peux de même être libre malgré tous les autres déterminismes, dans la mesure où je les connais, et je les intègre.


 Mémoire

Ø Souviens-toi : La mémoire est essentielle dans la bible. Israël est un peuple qui vit de la mémoire. C’est un leitmotiv dans le chapitre 8 du Dt : « 2. Souviens-toi de tout le chemin que le Seigneur t’a fait faire pendant 40 ans dans le désert, afin de t’humilier, de t’éprouver et de connaître le fond de ton cœur… 11. Garde-toi d’oublier le Seigneur ton Dieu en négligeant ses commandements … 14. N’oublie pas alors le Seigneur ton Dieu qui t’a fait sortir du pays d’Egypte… 18 Souviens-toi du Seigneur ton Dieu… ». Deux mots qui reviennent constamment dans le Dt : écoute et souviens-toi

Ø  Faire mémoire est quelque chose de vital. Relire les événements, ce que le peuple d’Israël appelait « faire mémoire », c’est  une façon de ne pas subir ce que l’on a vécu, mais de réellement l’intégrer dans son histoire. C’est transformer un poids de l’existence en dynamisme et sens pour l’avenir.  Relire sa vie, faire mémoire est un travail d’appropriation des événements de l’existence.

Ø  Marie Balmary : « S’il est tellement important de faire mémoire, c’est qu’on n’est pas à la même place quand on vit l’événement et quand on s’en souvient. Le travail de la mémoire est, au sens le plus fort du terme, un travail d’appropriation »

Ø  L’événement que l’on vit, surtout quand il touche notre affectivité, est tou­jours vécu sans recul, et dans une certaine mesure sans signification. Ce n’est qu’en faisant par la suite un retour sur l’événement que celui-ci prend un sens dans la vie d’un peuple et d’un individu. C’est la mémoire qui permet de donner sens à l’événement. C’est la mémoire qui ouvre de nouvelles possibilités de vie. C’est toujours sur notre mémoire que se construit le futur.  « Faire mémoire » n’est pas seulement donner sens au passé, mais aussi une façon de donner un sens à l’avenir.

Ø  En Hébreu, le même mot, DaVaR, signifie à la fois événement – parole. La Parole, ce sont les événements relus par Israël sous le regard de Dieu, et qui devien­nent Parole, qui deviennent Histoire sainte : l’événement devient Parole, par la relecture, par la mémoire. Cette Parole permet de regarder différemment le présent et d’envisager l’avenir dans une vision d’espérance, dans la lumière de Dieu.

Ø  Ce retour sur la mémoire éclairée par l’Esprit Saint devient en quelque sorte restauration du passé. L’Esprit montre Dieu présent dans les événements : ce qu’il faisait et ce qu’il offre dans ces événements, ce qu’il attend de ces événements et de nous. L’Esprit de Dieu éclaire la mémoire de l’homme et lui montre à quelle nouveauté il est appelé. Dans cette mémoire, le passé devient alors un langage, une Parole.

Ø  Pour les Hébreux, la mémoire n’est pas seulement celle du passé, mais aussi celle du futur. Se souvenir du futur est tout naturel pour un oriental. Le peuple hébreu vit très fort de la mémoire du futur. Il la proclame à chaque célébration de la Pâque : Le Dieu qui nous a fait sortir de la maison d’esclavage, qui nous a fait traverser la Mer Rouge à pied sec, qui nous a conduits en terre promise, est le même qui continue son œuvre dans l’histoire d’aujourd’hui et de demain. Car Dieu est le même, hier, aujourd’hui et demain. « La mémoire du futur est le fondement de l’espérance » (Marc Donzé). C’est se rappeler ce à quoi nous sommes appelés. Par cette mémoire du futur, le souvenir devient attente.

Ø  La femme qui va enfanter vit aussi cette mémoire du futur : elle se souvient du bonheur qui l’attend : la naissance de l’enfant, la joie d’entendre ses premiers cris… Elle vit déjà de la joie de la naissance, et cette joie l’encourage, la porte.

Ø  Nous sommes aussi appelés faire mémoire, à relire les événements de notre vie sous le regard de Dieu, afin qu’ils deviennent Parole pour notre vie, afin d’en constituer une Histoire sainte. Faire mémoire des événements de notre vie, c’est transformer des événements douloureux, négatifs, incohérents, en une histoire qui a un sens, parce que conduite par Dieu, en une Parole, une Histoire sainte. Nous sommes donc invités à « Faire mémoire », à faire des événements de notre vie une Parole, à relire notre vie comme une histoire sainte.


Nouvelle naissance

Ø  Pratiquement toutes les religions et toutes les cultures ont eu, ont des rites d’initiation. Ces rites signifient la mort à un état de vie ainsi que la naissance à un nouvel état de vie meilleur.

Ø  Selon M. Eliade, « tous ces rituels et symbolismes du "passage" expriment une conception spécifique de l'existence humaine : une fois né, l'homme n'est pas encore achevé; il doit naître une deuxième fois, spirituellement; il devient homme complet en passant d'un état imparfait, embryonnaire, à l'état parfait d'adulte. En un mot, on peut dire que l'existence humaine arrive à la plénitude par une série de rites de passage, en somme d'initiations successives » (Le sacré et le profane, p. 153).

Ø  On peut dire que l'existence humaine, est une suc­cession de naissances à quelque chose de nouveau. Les douleurs que nous éprouvons bien souvent dans notre vie sont les douleurs de l’enfantement. Elles sont les signes que quelque chose est en train de se passer ; signes que quelque chose, quelqu’un est en train de naître en nous.

Ø Le philosophe J.-F. Malherbe décrit l'existence humaine comme un accouchement de soi-même: «La vie humaine n'est-elle pas comme une grossesse? Quelque chose (quelqu'un?) vit en nous, grandit, nous bouscule, force notre étonnement [...]. Quelque chose qui, pour apparaître au grand jour, nous contracte, nous fait souffrir [...]. La souffrance de notre vie peut nous aveugler au point que nous refusons de voir ce qui tente de naître en nous.».("Souffrances humaines et absence de Dieu", in G. Durand, J.-F. Malherbe, Vivre avec la souffrance, p. 109)

Ø Jésus disait à Nicodème : « En vérité, en vérité je te le dis, à moins de naître à nouveau, nul ne peut voir le Royaume de Dieu » (Jn 3, 3). Cette idée de nouvelle naissance était chère à M. Zundel : L’Homme existe depuis son entrée en ce monde, mais il doit ensuite naître à lui-même, naître à ce qu’il est appelé à devenir, naître à la vie éternelle, et cela peut être un accouchement de toute une vie. Jésus est en chacun l’accoucheur de notre vraie humanité.  Il nous fait naître d’en haut, naître à la vie éternelle, à la vie d’enfant de Dieu, ou à la vie selon l’Esprit. Jésus, image du Dieu invisible, et en même temps modèle de l’homme parfait, peut nous permettre de devenir réellement à l’image et à la ressemblance de Dieu. Mais cette naissance à notre vraie identité se fait à travers un chemin pascal qui peut être douloureux : il n’y a pas d’accouchement, pas d’enfantement sans douleurs. Cette naissance est commencée lors de notre baptême, mais elle peut être l’œuvre de toute une vie.

Ø Toute notre vie est un cheminement, une naissance à notre identité véritable. Chaque jour, nous découvrons un peu plus qui nous sommes, nous devenons un peu plus ce que nous sommes appelés à être ("Deviens ce que tu es"). Et chaque jour, nous perdons un peu de ce que nous ne sommes pas, ou ce que nous sommes plus. Nous perdons l'enfant, l'adolescent que nous avons été. Nous perdons une identité qui est celle d’un autre âge, qui est pour nous trop étroite.

Ø Histoire de l’œuvre d’art : P. kreeft :  « Il n’appartient pas à tous de créer une œuvre d’art extérieure, comme une peinture ou un livre, mais tout le monde crée une œuvre d’art intérieure, sa vie, l’histoire vraie de sa vie (qui est une Histoire Sainte). Tout le monde crée aussi  un personnage : soi-même. Dieu se contente de nous donner le matériel de la vie. A nous de donner une forme, au moyen de nos choix. La première œuvre de créativité d’une personne est de devenir soi-même. Nous peignons sans cesse notre autoportrait éternel. Chaque choix est un coup de pinceau. Nous sculptons notre propre ressemblance. Chaque action est un coup de ciseau. »  (Pourquoi Dieu nous fait-il souffrir, p. 138-139).

                                                                                     Maret Michel, Communauté du Cénacle au Pré-de-Sauges



[1] Ep. Io. tr., 7,8, dans Trapé, Saint Augustin, p. 264.