Dimanche des Rameaux et de la Passion du Christ

               

La fête célébrée en ce dimanche, en introduction de la semaine sainte, a une double face : glorieuse, et douloureuse. C'est pourquoi elle a un double nom : Dimanche des Rameaux et de la Passion du Christ. Parce que la face glorieuse annonce déjà celle douloureuse. Mais la douloureuse sera avec la promesse de la résurrection.

Aujourd’hui, Jésus avance sur des branches de palmier ; demain, il marchera vers le     Golgotha,  chargé de sa croix.

Aujourd’hui, on lui jette des branches pour le bénir ; demain, on lui jettera des pierres.

Aujourd’hui, il est acclamé par les foules ; demain il sera condamné par ces mêmes foules.

Aujourd’hui, on crie : « Hosanna au fils de David ! » ; demain, on criera : « A mort !   Crucifie-le ! »

Les mains qui aujourd’hui bénissent les enfants des hommes seront demain clouées sur la croix.

Aujourd’hui, le Christ est monté sur un ânon ; demain, il sera élevé sur la croix.

Aujourd’hui, il est acclamé comme roi ; demain, il sera couronné d’épines, et crucifié pour s’être proclamé le roi des Juifs.

 

La gloire humaine se retourne vite. Jésus n’a pas voulu d’une gloire humaine, d’un royaume terrestre, à l’image des grands de ce monde. Jésus dira devant Pilate :

«  Mon royaume n’est pas de ce monde. Si mon royaume était de ce monde, mes gens auraient combattu pour que je ne sois pas livré aux juifs. Mais mon Royaume n’est pas d’ici. » (Jn 18, 36)

Son royaume est un royaume de Justice de paix, d’amour, qui se déploie dans l’humilité :

« Vous savez que les chefs des nations dominent sur elles en maîtres et que les grands leur font sentir leur pouvoir. Il ne doit pas être ainsi parmi vous : au contraire, celui qui voudra devenir grand parmi vous sera votre serviteur, et celui qui voudra être le premier sera votre esclave. C’est ainsi que le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude. » (Mt 20, 25-28)

A plusieurs reprises dans son ministère, Jésus s’est échappé quand on voulait le prendre pour le faire roi. La seule fois où il se proclamera lui-même comme roi, c’est devant Pilate, lorsque toute ambiguïté sera écartée.

Jésus entre à Jérusalem sur un ânon, ce que certains ont pu considérer comme ridicule : « Voici ton Roi qui vient à toi ; il est humble, il monte sur une ânesse, sur un ânon, le petit d’une bête de somme» (Jn 21, 5 // Za 9, 9)

 

Une hymne que nous chantons lors de cette fête exprime cette royauté d’humilité dont Jésus est porteur :

    Ton Royaume n’est pas de ce monde, Tu es le Roi, mais aussi le serviteur,

    Tu es l’Agneau et le Pasteur, Qui donne sa vie pour ses brebis.

    Ta force se déploie dans la faiblesse, Ta grandeur dans les tout-petits.

    Ta sagesse est folie aux yeux du monde, Tu abaisses les puissants et élève les humbles.

    Toi le Seigneur et Maître de tout, Ta royauté est de servir les hommes,

     Et ta grandeur de t’abaisser, Ta Croix est ton trône de gloire.

 

En entrant à Jérusalem, Jésus ne s’y trompe pas ; il connaît le terrible sort l’attend : il sait qu’il y sera mis à mort, dans d’atroces souffrances. Par trois fois, il avait annoncé sa Passion et sa mort, en lien avec la montée vers Jérusalem. Une fois entré dans la ville sainte, rien n’arrêtera plus le terrible rouage qui le conduira jusqu’au tombeau.

Mais Jésus ne subit pas l’effroyable destin qui l’attend ;  il y marche librement : « Je suis le bon pasteur ; le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. (…) Ma vie, personne ne me l’enlève, mais je la donne de moi-même. » (Jn 10, 11-18) Il ira jusqu’au bout de la mission que le Père lui a confié ; jusqu’au bout de sa passion, de son amour pour les hommes.

 

Notre vie nous fait aussi passer par des croix,  des passions, des chemins d’humiliation et de souffrance. Comme le Christ, nous pouvons poser un acte de liberté face à ce qui nous est imposé par la vie, par les événements, par les personnes, faire par la foi de ce chemin de croix un chemin de transfiguration, de résurrection. Ceci est bien exprimé par Jaques Philippe :

« Par le consentement libre, la vie prise devient une vie donnée. (…) Notre liberté a toujours ce merveilleux pouvoir : faire de ce qui nous est pris (par la vie, les événements, les autres…) quelque chose qui est offert. (…) Par notre liberté, il n’est aucun événement de notre vie, quel qu’il soit, qui ne puisse recevoir une signification positive, être l’expression d’un amour, devenir abandon, confiance, espérance, offrande… Les actes les plus importants, les plus féconds de notre liberté ne sont pas tant ceux par lesquels nous transformons le monde extérieur que ceux par lesquels  nous modifions notre propre attitude intérieure, pour donner un sens positif à quelque chose, en nous appuyant en ultime instance sur la ressource de la foi, selon laquelle nous savons que de tout sans exception Dieu peut tirer un bien. » (La liberté intérieure, p. 57-58)

    Nous pouvons consentir à notre vie et à ses aspects douloureux dans une vision de foi, d’espérance, dans le sens de ce que disait St Paul en Rm 8, 28 : « Tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu. »  Rm 12, 21: « Ne te laisse pas vaincre par le mal, sois vainqueur du mal par le bien»

J. Philippe : « C’est une vérité absolument fondamentale : Dieu est capable de tirer profit de tout, du bien comme du mal, du positif comme du négatif. C’est en cela qu’il est Dieu, et qu’il est le "Père tout-puissant" que nous confessons dans le Credo. » (La liberté, p. 44)

Nous pouvons unir nos souffrances et nos épreuves à la Pâque du Christ pour qu’il en fasse un chemin de résurrection.

Lundi – Mercredi Saint :  les jours du Fiancé

Ces trois jours sont appelés dans la liturgie byzantine les jours du Fiancé. Ce sont bien les noces du Christ avec l’humanité qui vont être consommées dans le mystère pascal. Nous préparons notre cœur en veillant dans la foi, en tenant nos lampes allumées, en agissant comme les vierges prévoyantes qui ont gardé une réserve d’huile en attendant la venue de l’époux. Nous nous préparons à entrer dans la Chambre haute, le Cénacle, la Salle des Noces.

Durant ces trois jours, les premières lectures de l’eucharistie nous présentent trois Chants du Serviteur d’Isaïe dont le troisième est déjà dans la ligne du Souffrant.

L’évangile du Lundi Saint relate de l’onction de Béthanie : Ce récit présente une proximité chronologique avec la Passion, puisque l’événement se passe six jours avant la Pâque. Proximité géographique, puisque Béthanie est à quelques kilomètres seulement de Jérusalem. Proximité littéraire car le texte est inséré dans le récit de la Passion. Proximité théologique, puisque l’onction de Béthanie annonce le don d’amour total que le Christ va faire lors de sa Passion ; le repas préfigure le repas pascal, le repas des noces du Christ avec l’humanité. A Béthanie prédomine déjà un climat pascal.

Le texte de l’onction fait référence à Lazare, que Jésus a ressuscité d’entre les morts, annonce de sa propre résurrection : « Je suis la résurrection et la vie. Qui croit en moi, même s’il meurt vivra ; et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. » Lazare préfigure l’Eglise que nous sommes et qui est appelée à vivre de la vie du Ressuscité.

Marie a pris un parfum très pur et de très grande valeur. Ce parfum est l’expression la plus forte et la plus subtile de l’amour. Quand on aime, on ne calcule pas. Un peu à l’image du don de la pauvre veuve dans le tronc du temple, qui donne gratuitement, sans compter, qui a mis tout ce qu’elle avait pour vivre. Des gestes dans lesquels le Christ se reconnaît, lui-même se donnant totalement, donnant tout ce qu’il a, tout ce qu’il est. Un don qui n’a pas de prix, un don qui remplit toute l’Eglise que nous sommes de l’odeur de son parfum, le parfum qui jaillira de son côté transpercé par la lance et qui se répandra sur l’Eglise de tous les temps.

 Marie est la bien-aimée du Cantique des Cantiques qui prodigue son parfum pour son Bien-Aimé : « Tandis que le roi est dans son enclos, mon nard donne son parfum. » (Ct 1, 12)

Dans la version de St Marc, Jésus souligne la grandeur du geste de la femme : « En vérité je vous le dis, partout où sera proclamé l’Évangile, au monde entier, on redira aussi à sa mémoire ce qu’elle vient de faire. »  (Mc 14, 9) Ce geste par son caractère prophétique et exemplaire, est proposé à la contemplation des chrétiens de tous les temps ; il entre dans la proclamation de l’Évangile à toutes les nations.

L’onction de Marie est faite sur les pieds de Jésus, en préfiguration du lavement des pieds, du Christ Maître et Seigneur qui s’est fait le serviteur de tous, et qui nous appelle à aimer à son exemple.

L’onction ayant pour fonction dans l’AT de sacrer les prêtres, les prophètes et les rois, c’est à Marie de Béthanie d’être la main du Père oignant le Fils à son Heure comme Prêtre, Prophète et Roi.

Mais aussi, par son geste, Marie anticipe l’embaumement du corps de Jésus, qui ne pourra d’ailleurs pas être réalisé.

« Ce parfum est enfin celui de la prière. Celui qui porte la marque des sacrifices de bonne odeur. Car le sacrifice parfait est comme le parfum d’un cœur pur (Ez 20, 41). Que ma prière devant toi s’élève comme l’encens et mes mains comme l’offrande du soir chante le psalmiste (Ps 141, 2) C’est le parfum du cœur profond. (…) Car l’âme qui prie respire Dieu. L’Esprit qui anime sa prière, en elle, parfume toute sa vie. » [1]

Ainsi que le dit St Paul : « Nous sommes bien pour Dieu la bonne odeur du Christ parmi ceux qui se sauvent et parmi ceux qui se perdent… Une bonne odeur de vie qui conduit à la vie. » (2 Co 2, 15-16)

Judas intervient pour critiquer le geste de la femme, s’enfonçant peu à peu dans les ténèbres de son cœur et de son incompréhension sur l’amour qui se donne : « Pourquoi n’a-t-on pas vendu ce parfum pour 300 pièces d’argent. » Le contraste est saisissant entre l’amour qui se donne sans compter et le calcul mesquin de Judas.

En ce Lundi Saint, allons avec Marie à Béthanie, aux pieds de Jésus. Que sur lui, notre Bien-Aimé, nous versions le parfum de notre amour. Que toute la maison soit remplie de l’odeur du parfum.

Le Mardi Saint, nous nous retrouvons dans la Chambre haute, au cours d’un repas, peu après que Jésus ait lavé les pieds de ses disciples. C’est là que le Christ va célébrer la Pâque.

C’est le soir, bientôt la nuit tombe : « Il faisait nuit » (Jn 13, 30). C’est l’heure des ténèbres. Les ténèbres envahissent peu à peu le cœur de Juda, envahissent le cœur de tous ceux qui vont demander sa mort, envahissent la terre : Jésus annonce la trahison de Juda ; Il annonce aussi le reniement de Pierre ; c’est l’heure où semble triompher le Prince des ténèbres.

Pourtant, au cœur de la nuit luit celui qui est la Lumière du monde : « Tout ce qui fut en lui était la Vie, et la vie était la lumière des hommes. Et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas saisie. » (Jn 1, 4-5) Les ténèbres ne peuvent obscurcir celui qui est la Lumière. Le Christ va transcender ces ténèbres et les transfigurer en amour. Toute la violence, la haine, la cruauté déchaînées contre lui ne pourront pas le sortir de cet amour, et vont même le conduire à un amour encore plus fou : un amour qui se donne jusqu’à la mort : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. » (Jn 15, 13) « Avant la fête de la Pâque, Jésus sachant que son heure était venue de passer de ce monde vers le Père, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’à l’extrême. » (Jn 13, 1)

Envers Judas qui va le trahir, envers Pierre qui va le renier, envers ses apôtres qui vont l’abandonner, envers ceux qui vont le crucifier, pas le moindre reproche, pas la moindre haine. « Mon ami » dit-il à Judas. « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23, 34) envers ses bourreaux. Sur tous, un regard qui ne sait pas faire autre chose qu’aimer. Son amour transcende les ténèbres, le pardon dépasse la haine, la miséricorde efface l’iniquité ; miséricorde qui va s’étendre sur tous les hommes de tous les temps. « Les vrais regards d’amour sont ceux qui nous espèrent » (P. Baudiquey)

En ce Mardi Saint, laissons-nous rejoindre par cet indicible regard de Jésus, un regard d’amour plus fort que toutes nos lâchetés, nos faiblesses, nos violences, nos ténèbres. Un regard qui purifie, qui relève, qui restaure.

Mercredi Saint, les disciples préparent la Pâque, Judas prépare sa trahison, le Christ se prépare à vivre sa Pâque. Son Heure est toute proche : « Mon temps est proche ! » Nous sommes dans les ultimes instants que Jésus passe avec ses disciples, récoltons les ultimes paroles qu’il leur donna comme un testament. Ce sont toutes ces paroles que St Jean a retranscrites dans les chapitres 13-17 de son Évangile.

« Mon temps est proche ; c’est chez toi que je veux célébrer la Pâque. » (Mt 26, 18)

C’est aujourd’hui le jour du salut. C’est chez toi, à travers toi, c’est dans ta vie que je veux accomplir ma Pâque. De par le baptême, nous sommes tous appelés au sacerdoce spirituel : « Je vous exhorte donc, frères, par la miséricorde de Dieu, à offrir vos personnes en hostie vivante, sainte et agréable à Dieu. C’est là le culte spirituel que vous avez à rendre. » (Rm 12, 1)  Tous appelés à nous offrir par amour, comme le Christ.

« Et voici donc Jésus, pain vivant qui descendu du ciel, qui choisit, le premier jour des pains sans levains (Mt 28, 15), de venir, à la ville, célébrer la Pâque avec ses disciples (26, 15.17). (…) On pourrait avec Isaac s’interroger : Où est l’agneau pour le sacrifice ? Mais aujourd’hui, ce n’est plus Abraham, mais le Père qui répond : Dieu y pourvoira, mon fils ! (Gn 22, 7-8) C’est lui le bon berger, qui veut donner sa vie en telle abondance qu’il choisit de faire, en ce jour, plus encore que la brebis muette (Is 53, 7), le plus pur des agneaux innocents (Jn 10, 10-16). » [2]

 

JEUDI SAINT MATIN

 

En ce jeudi, toute la pensée de Jésus, toute sa mémoire, sont remplies de l’histoire de l’Amour de Dieu pour son peuple :

« C’est à toi qu’il a donné de voir tout cela pour que tu saches que Yahvé est le vrai Dieu. » Dt 4

 

Une histoire si longue, douloureuse, pour Dieu, pour l’homme. C’est l’histoire de notre vie où se côtoient lumière et ombre, fidélité et infidélité.

Unis à la mémoire de Jésus, nous reprenons tous ces Psaumes où sont racontées notre vie, notre histoire ; l’histoire du salut de la fidélité de Dieu dans son Alliance, de la libération et de la recréation.

Au désert, le peuple va faire le patient apprentissage de se laisser libérer des vieilles habitudes de non-vie.

C’est petit à petit que le peuple va se laisser progressivement sortir de l’idolâtrie pour apprendre à ne plus être esclave de ses propres idées sur Dieu.

Il va découvrir que seule la confiance et la foi permettent de laisser les sécurités humaines qui peuvent entraver la liberté de l’homme.

C’est en ces lieux d’épreuve que le peuple va revivre une nouvelle naissance. Ce temps de re-création va s’appuyer sur une relecture des événements qui ont conduit à l’Exil.

C’est à travers ce long Psaume 77, que nous pouvons lire notre propre histoire.

« Tel un berger, il conduit son peuple, il pousse au désert son troupeau, il les guide et les défend, il les rassure, leurs ennemis sont engloutis par la mer » v. 52

Quelle est, aujourd’hui, notre réponse ? … Dieu ne cesse de nous redire :

« Ô mon peuple, tu m’as oublié, je t’appelle, vas-tu m’écouter ? ô mon peuple, moi je me souviens. »

 

L’expérience et la traversée du désert sous quelque forme qu’elle soit devient un lieu d’épreuve pour acquérir une nouvelle liberté selon l’appel de Dieu.

Chacun de ces lieux de désert peut être, aujourd’hui pour nous, le lieu d’une nouvelle naissance, d’un commencement, d’une re-création, d’un relèvement.

En faisant mémoire de ce que Dieu a fait dans notre vie, nous faisons mémoire du futur, de ce que Dieu veut réaliser. Ce qu’il a réalisé dans le passé, c’est ce qu’il veut accomplir dans l’avenir.

« Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël, qui visite et rachète son peuple.

Il a fait surgir la force qui nous sauve.

grâce à la tendresse, à l’amour de notre Dieu,

quand nous visite l’astre d’en haut  pour illuminer ceux qui habitent les ténèbres et l’ombre de la mort,

pour conduire nos pas au chemin de la paix ».  Lc 1,67-79

La Pâque du Christ

Les deux Pâques essentielles qui sont rapportées dans la Bible sont la Pâque des Hébreux lors de la sortie d’Egypte (Ex 12,1-8 ;11-14) et la Pâque de Jésus.

La Pâque des Hébreux est célébrée par  un repas rituel avant le départ. En vivant ce repas, les Hébreux manifestent leur choix décisif de répondre à l’appel de Dieu qui les invite à quitter le chemin de mort, l’esclavage, et à aller vers la vie, la liberté.

Cette démarche de liberté est essentielle pour le peuple juif, il en fait mémoire chaque année et manifeste ainsi que « la liberté ne se joue pas une fois pour toutes ».

La Pâque du Christ  ouvre sur une grande profondeur de l’amour qui va jusqu’au bout de la fidélité inscrite dans son Alliance avec le Père et tous les hommes. La Pâque de Jésus est le sacrement de l’Amour. « Qui me voit voit celui qui m’a envoyé. » Jn 12,45

Le chemin qui mène à Pâque comprend des étapes  qui nous interpellent personnellement. La Parole est vivante, elle est actuelle. Elle nous invite à vivre notre propre chemin de Pâque.

C’est pourquoi, en même temps qu’en faisant mémoire de ces grands passages de vie, nous demandons à l’Esprit-Saint, d’éclairer l’intelligence de notre cœur pour entendre l’appel de Dieu et pour comprendre : aujourd’hui pour nous, pour moi, quel « passage à vivre avec le Christ » ?

Jésus ne se dérobe pas devant ce qui l’attend : sa mort. « Le jeudi saint est le temps où Jésus habite de liberté ce qu’il subit. » X. Thévenot

« Ma vie on ne me l’ôte pas, c’est moi qui la donne » Jn 10,18

 

Jésus garde le sens profonde de sa mission au cœur même d’une situation fermée, hostile, menaçante. Il choisit de déployer la vie au cœur même de l’enfermement. La force de sa liberté intérieure s’enracine dans l’amour.

 

« Vint le jour des pains sans levain où il fallait immoler la Pâque.

Jésus envoya Pierre et Jean en disant : « Allez préparer la Pâque que nous la mangions. » Lc 22,7-8

Au soir du jeudi, c’est Jésus qui prend l’initiative. Il se retrouve avec les siens. Moment décisif que ce temps du repas. Il est allé jusqu’au bout de sa fidélité à Celui qu’il appelle son Père, Abba ! Il est allé au bout de l’amour : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » Jn 15,13

Celui qui aime ses frères sait qu’il est déjà passé de la mort à la vie ... C’est cet amour que le Christ a manifesté concrètement durant sa vie, qui « fait passer de la mort à la vie ».

Quand l’Amour appelle une personne, quelle que soit sa situation à ce moment là, c’est tout un avenir nouveau qui s’ouvre pour elle. Lc 19,1-10Mt 9,9

Quand l’Amour est premier, le pécheur est reconnu et appelé dans sa capacité de conversion, de reconstruction. Jn 81-11

Quand l’Amour est là, la vérité du cœur de l’homme est reconnue, appelée, suscitée ... Mt 8,5-17

Quand l’Amour se fait demandeur : « Donne-moi à boire », il permet d’aller au-delà des apparences, c’est la vérité qui se fait jour, et la vérité rend libre ! Jn 4

Quand l’Amour parle de grandeur, il se tourne vers les plus petits pour percevoir la vraie beauté intérieure de l’enfant de Dieu qui sommeille en tous ! Mt 18,1-5

Quand l’Amour s’incline, il est celui qui redresse la femme courbée et lave les pieds de ses disciples, prenant l’attitude du serviteur, proposant cette attitude aux disciples pour grandir dans l’Amour. Jn 13,1-15

Jeudi-Saint : nous sommes appelés à la réalité de notre vie quotidienne, en faisant mémoire du chemin humain de Jésus qui conduit à Pâques. Le Christ nous apprend comment trouver la liberté intérieure au travers d’un passé difficile, d’un présent peut-être lourd, enfermant.

Notre avenir se joue dans notre manière de vivre ce chemin, ici et maintenant, dans la lumière du Christ et son Evangile. C’est là que nous pouvons entrer dans la dynamique du passage.

Si la résurrection donne sens à l’existence, c’est grâce à l’incarnation du Christ et  à son chemin de vie qu’il a vécu en cohérence avec sa foi, ses paroles et son agir.

Pâque donne ainsi une consistance  et une valeur profonde à toute activité humaine qui construit la société dans le sens de l’Evangile.

Tout agir qui permet à chaque personne de devenir plus « humain » en dignité, en santé, en responsabilité, en liberté se situe dans la dynamique pascale.

Tous ces actes d’amour et de services vécus quotidiennement sont porteurs d’une fécondité indispensable et appelante.

Le mystère pascal éclaire le sens de la vie de notre propre existence. C’est dans cette lumière que nous pouvons recevoir les Béatitudes de Jésus comme chemin du vrai bonheur de l’homme marchant au souffle de l’Amour. Mt 5

« Et  quand ce fut l’heure du repas, il se mit à table et les apôtres avec lui. Il leur dit : « J’ai désiré d’un grand désir manger cette Pâque avec vous avant de souffrir ... » Lc 22,14

Jésus, à cœur ouvert, livre son testament : « Vous ferez cela en mémoire de moi ».

VENDREDI SAINT MATIN

 

« Que notre seule fierté soit la croix de notre Seigneur Jésus Christ.

En lui, nous avons le salut, la vie la résurrection. Par lui, nous sommes sauvés et délivrés »         Ga 6,14

 

Chemin de croix, chemin de foi !

C’est l’amour qui est au centre de ce jour. Par amour Jésus est allé jusqu’au bout, jusqu’au bout de son humanité, jusqu’à la mort.

Ce chemin de croix que Jésus a vécu pleinement dans son corps est porteur de sens : nous sommes appelés, comme le Christ, à vivre pleinement notre humanité, jusqu’au bout.

Les souffrances de Jésus dans son chemin de la Passion sont à regarder à travers la liberté de Celui qui va jusqu’au bout de l’Amour, qui donne sa vie pour que le monde ait la vie.

Au cœur de ce désert intérieur, de sa solitude, Jésus demeure relié au Père. Jusqu’au bout, il continue le dialogue avec son Père et avec les hommes :

« Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »  Mt 27,46

« Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » Lc 23,34

« Dès aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis » Lc 23,43

« Femme, voici ton fils. Voici ta mère » Jn 19,26-27

« Tout est accompli » Jn 19,30

« Père, je remets mon esprit entre tes mains, et ce disant, il expira » Lc 24,46

La passion du Christ s’accomplit encore aujourd’hui dans chacune de nos vies « dans les membres souffrants du corps du Christ » .

La passion du Christ est une passion pour l’homme, elle est de tout temps et donne sens à l’histoire.

En regardant Jésus au cours de sa passion, à travers les textes des Ecritures dans la liturgie de ce jour, nous voyons comme dans un miroir les souffrances de l’humanité ainsi que nos histoires personnelles.

Le Christ, bien que sans péché, a pris sur lui ce que l’homme ne pouvait porter. « Dieu ne reste pas étranger au problème du mal, il le prend sur lui dans toute sa violence, il acquiert ainsi le droit de nous en parler. La souffrance du Christ ne vient pas justifier la souffrance : elle lui ouvre un sens possible », celui que l’on peut donner à sa vie au travers du non-sens qu’est la souffrance. (A. Gesché `Dieu pour penser`)

Nous pouvons penser à toutes ces morts qui s’appellent : drogue, violence, destruction, oppression, exclusion, maladie, tout ce qui asservit l’homme, les dictatures, les injustices, les guerres…

Dieu prend le parti des victimes. Jésus lui-même a été victime du mal. Il s’est engagé toute sa vie dans une entière solidarité, avec les hommes, les femmes. Il est venu libérer, sauver, rendre la vue aux aveugles.

« Il est infirme et blessé, mais il guérit toute maladie et toute infirmité. Il est élevé sur la Croix, il y est cloué, mais il nous rend notre droit à l’arbre de Vie ». Ps 36

La passion du Christ nous renvoie à la réalité de notre vie quotidienne. Notre aujourd’hui prend toute son épaisseur dans notre manière de vivre, ici et maintenant à la suite du Christ.

« Il a pris la forme d’esclave pour nous faire don de la liberté. Il a était tenté pour que nous soyons vainqueurs. » Ps 21

Relier notre vie à celle du Christ, dans son passage à travers la passion, peut transformer notre existence.

Traverser les périodes de doute, mais aussi vivre des mutations, des passages, des seuils de croissance qui peuvent induire des déstabilisations inconfortables et pourtant nécessaires, font parties de ces passages. Le Christ les vit en nous.

Tous ces passages comportent une sorte de « mort à soi-même », c’est à dire des moments où nous acceptons de quitter un état de vie pour passer à un autre que nous ne connaissons pas vraiment encore. « Père, entre tes mains je remets mon esprit… »

Il y a des moments d’existence où nous pouvons percevoir que devenir davantage à l’image et à la ressemblance de Dieu  (cf. Gn 1,27) va de pair avec « mourir à soi-même » pour renaître  dans une liberté nouvelle, signe d’une vie donnée.

Puisqu’il est avec nous tant que dure cet âge,

N’attendons pas la fin des jours pour le trouver …

Ouvrons les yeux, cherchons sa trace et son visage.

Découvrons-le qui est caché  au cœur du monde comme un feu !

Puisqu’il est avec nous, dans nos jours de faiblesse,

N’espérons pas tenir debout, sans l’appeler …

Tendons nos mains, crions vers lui notre détresse,

Reconnaissons sur le chemin, Celui qui brûle nos péchés !

 

Puisqu’il est avec nous pour ce temps de violence,

Ne rêvons pas qu’il est partout sauf où l’on meurt …

Pressons le pas, tournons vers lui notre patience,

Allons à l’homme des douleurs qui nous fait signe sur la Croix !

 

Puisqu’il est avec nous comme à l’aube de Pâques,

Ne manquons pas le rendez-vous du sang versé …

Prenons le pain. Buvons la coupe du passage,

Accueillons-le qui s’est donné en nous aimons jusqu’à la fin !

 

 

  SAMEDI SAINT

Le grand Sabbat de Dieu

« Joseph alla trouver Pilate et demanda le corps de Jésus. Puis il le descendit de la croix, le roula dans un linceul et le plaça dans une tombe taillée dans le roc, où personne encore n’avait été mis. C’était le jour de la préparation, et déjà pointait le sabbat. » Lc 23,52-54

 

Le silence du samedi saint est un passage vers la Résurrection, vers une vie profondément renouvelée. Le mystère le plus obscure de la foi est en même temps le signe d’une espérance qui n’a pas de limite.

Au commencement était le Verbe et le Verbe était Dieu. Au commencement, Dieu dit. Et pendant six jours, la Parole créatrice a fait jaillir la vie. Gn 1,1 ss

Le septième jour est le jour sans parole, c’est le jour du grand silence, le jour du repos, le jour où Dieu se tait : c’est le sabbat.

Jésus fut mis au tombeau alors qu’on entrait en sabbat. En remettant l’Esprit, « il poussa un grand cri » (Mc 15,34), ce cri qui récapitule tous les cris dans la nuit sans réponse des hommes souffrants, hier et aujourd’hui. Ce cri introduit dans un grand silence pour nous faire passer au creuset du jour sans parole.

Pourquoi ce passage ? pourquoi ce chemin par cette profondeur de nuit, de désolation, de souffrance et d’absence ? Pourquoi la nuit tombe en plein jour ?  Le Dieu caché en ce monde constitue le vrai mystère du samedi saint. Il y a une angoisse – la vraie, celle qui est nichée dans la profondeur de nos solitudes – qui ne peut être surmonté au moyen de la raison, mais seulement par la présence d’une personne qui nous aime.

Le samedi saint, c’est se laisser atteindre par la Parole de l’Amour transformatrice qui descend jusqu’en nos lieux de solitude d’abandon.

C’est un silence qui est passage pour une nouvelle naissance. L’Ecriture nous dit que le sabbat du repos du Fils de l’Homme est le sabbat de la Pâque. C’est le passage toujours à vivre.

C’est un silence qui se fait matrice, un silence de re-création et de relèvement et qui porte la prophétie de la consolation, du pardon et de la réconciliation.

L’enjeu pour chaque être humain, c’est de naître à nouveau de ce passage. Dans la traversée de ce passage avec le Christ est l’enjeu de notre vie, ce passage vers la vraie vie.

« Je reste silencieux, je n’ouvre pas la bouche, car c’est Toi qui es à l’œuvre. » Ps 38,10

Que se passe-t-il dans ce grand silence ? C’est la descente du Christ « au séjour des morts ». Il a véritablement traversé l’épaisseur de la mort jusqu’au bout. Il a vécu Lui-même en premier « ce passage de la mort à la vie ».

Le samedi saint est le temps où le Christ descend dans nos lieux de mort, il franchit la porte de la solitude : il pénètre jusqu’à la racine des chemins de destruction, il vient « visiter et sauver ce qui est perdu », il nous appelle à sortir de nos captivités, il vient nous libérer de nos chaînes. Lc 4,18-19

L’icône de la descente aux enfers appelée aussi icône de la Résurrection déchiffre notre espérance et nous expose à la vie.  « Eveille Toi, ô toi qui dors »  (Epiphane de Salamine)

Silence du samedi saint : Jésus, le Christ, descend dans nos enfers, le cœur transpercé, il traverse toute violence. Il vient chercher Adam, Eve, et nous rejoignant chacun dans nos vulnérabilités pour nous rendre à la vie. Dans sa profondeur, l’homme ne vit pas de pain, il vit du fait qu’il est aimé et qu’il est rejoint dans son besoin de Amour.

Dieu vient habiter les parties de nous-mêmes le plus enfouies, les plus verrouillées, l’endroit même où la torsion, le nœud ont pris naissance, se sont formés.

« Dans ce lieu symbolique du séjour des morts, Jésus a vécu un véritable combat pour arracher l’être humain à la mort dans laquelle il a pu s’enfermer, pour l’amener à sortir de ses tombeaux intérieurs »    ( A. Gesché in « Dieu pour penser » p. 164-193)

 

« Nous le savons en effet, toute la création jusqu’à ce jour gémit en travail d’enfantement. Et non pas elle seule : nous-mêmes qui possédons les prémices de l’Esprit, nous qui gémissons nous aussi intérieurement dans l’attente de la rédemption de notre corps. Car notre salut est objet d’espérance ; et voir ce qu’on espère, ce n’est plus espérer : ce qu’on voit, comment pourrait-on l’espérer encore ? Mais espérer ce que nous ne voyons pas, c’est l’attendre avec constance. »         Rm 8, 22-25

Samedi saint : c’est un temps d’éveil, d’intense écoute, attentif à « la brise légère » qui fait signe, qui appelle à se « lever de nos tombeaux ».

C’est le temps et le lieu  de nous laisser imprégner par la force de la parole et de la vie du Christ.

« Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie » Jn 14,6

 

 

Conduis-moi, un pas à la fois …

Conduis-moi, douce Lumière à travers les ténèbres qui m’encerclent.

Conduis-moi, toujours plus avant !

Gardes mes pas, je ne demande pas à voir déjà ce qu’on doit voir là-bas :
Un seul pas à la fois, c’est bien assez pour moi !

Je n’ai pas toujours été ainsi et je n’ai pas toujours prié, pour que tu me conduises, Toi, toujours plus avant.

J’aimais choisir mon sentier, mais maintenant : conduis-moi, Toi, toujours plus avant !

Si longuement Ta puissance m’a béni ! Sûrement elle saura encore me conduire toujours plus avant par la lande et le marécage,

sur le rocher abrupt et le flot du torrent jusqu’à ce que la nuit s’en soit allée …

Conduis-moi, douce Lumière, conduis-moi, toujours plus avant !

Henry Newman

                                                                       



[1] Pierre-Marie Delfieux, Semaines saintes, p. 33

[2] Pierre-Marie Delfieux, Semaines saintes, p. 51.