1.  Le beau, une voie royale pour l’Évangile

 

1.  Historique : De l’objectivité du beau  au sentiment subjectif

Ø Une immense rupture s’est opérée dans l’histoire à partir du XVIIIème siècle par rapport à la beauté : jusque là, la beauté était considérée comme une réalité objective : elle était dans l’objet que l’on considérait. A partir du XVIIIème siècle, elle deviendra un sentiment subjectif, variable d’une personne à l’autre.

A. Le beau comme réalité objective, jusqu’au XVIIIème siècle

Ø Pour tous les anciens penseurs, depuis Socrate, Platon, Aristote, St Augustin, St Thomas, jusqu’au XVIIIème siècle, le beau était une donnée objective. Le beau était fondé sur une harmonie des formes, des couleurs, des proportions, sur un certain ordre. Il se fondait sur l’ordre naturel de l’univers. Aristote disait : « Le beau réside dans la mesure et l’ordre. » Dieu est le grand architecte du monde, et l’être humain ne fait que reproduire les principes de ce grand architecte. Pour St Augustin, le beau se caractérise par l’harmonie interne d’une créature ; les notions de nombre et d’ordre sont pour lui fondamentales. Le beau est donc mathématiquement normé. Il y a donc dans le beau un certain ordre, une harmonie, qui correspondent à certains critères.

Ø Toutes les œuvres d’art anciennes se fondaient alors sur des proportions qui n’étaient pas à créer, mais à découvrir ; elles étaient reliées à une réalité transcendante. Jusqu’au XVIIIème siècle, l’art se réalise en soumission à des règles accueillies, éprouvées par le temps, et donc héritées de la tradition. Les grandes cathédrales antiques ont été construites selon des proportions bien précises déjà formulées par les penseurs de l’antiquité grecque.

Ø Le beau pouvait être démontré par l’intellect ou la raison. Il y des fondements rationnels au beau, ce qui permet l’accord entre la raison et le sentiment.

Ø Mgr B. Blanchet : « Lorsque Kepler eut découvert les lois du système planétaire, il en éprouva une grande joie. Grâce à ses calculs mathématiques, il sut que les planètes tournaient sur elles-mêmes tout en tournant autour du soleil. Il écrivit alors un traité intitulé L’harmonie du monde. Par ce titre, il suggérait que la distance séparant les planètes les unes des autres s’assimilait à l’intervalle entre les notes de la gamme musicale. Et à l’harmonie des sons correspond la distance harmonieuse des planètes qui constituent un fragment de la grande musique de l’univers. » (La beauté, p. 3)

B. Le beau comme sentiment subjectif à partir du XVIIIème siècle

Ø Au XVIIIème siècle interviendra une rupture radicale : le beau devient affaire de sensation, de sentiment subjectif : il est dans le sujet qui apprécie. Il porte désormais sur le sentiment, sur le ressenti, et est donc variable en fonction de celui qui juge. Il n’y a par conséquent plus de beau en soi, mais qu’un sentiment subjectif, tellement subjectif qu’il va se diluer et finir par quasiment disparaître. Et l’on peut dire que depuis cette rupture, il y a une certaine décadence de l’art.

Ø Autre élément de rupture : si le beau s’est coupé d’une objectivité, il va aussi se couper du bien : Les philosophes de l’antiquité grecque faisaient « du bon et du beau deux versants d’un seul sommet. » (P. Evdokimov, L’art de l’icône, p. 11) D’où l’invention du terme grec kalokagathia (bon - beau)

Pour St Augustin, l’amour est la beauté de l’âme ; l’amour ouvre à la beauté et la beauté ouvre à l’amour. Leibniz disait que « c’est de l’ordre que provient toute beauté, et la beauté éveille l’amour. » Pour E.  Kant, beauté et éthique vont de pair : « Le beau est le symbole du bien moral. » P. Evdokimov : « Le beau n’est pas seulement ce qui plaît ; en plus d’une fête pour les yeux, il nourrit l’esprit et illumine. » (op. cit., p. 79)

Ø Dernier élément de rupture : le beau va aussi se couper du vrai : Selon les philosophes anciens, le beau est le resplendissement du vrai (cf. Platon). Le beau fait voir un autre aspect de toute réalité, sa vérité enfouie. Selon P. Evdokimov, « la beauté présente ainsi une des faces idéales de la trinité idéale du vrai, du bon et du beau. » (L’art de l’icône, p. 25) Mgr G. Wach : « En vérité, bien pauvre est notre connaissance du vrai si nous ne savons pas en voir l’harmonie, … autant dire la beauté. » (Conférence sur la notion de beau, Chapitre 2003, Griciliano) Cf. Kepler : la vérité de sa découverte restait liée à une certaine harmonie

Le philosophe Jean Guitton parlait des trois voies pour aller à Dieu : la voie de la vérité, la voie du bien, et la voie de la beauté.

Le vrai, le bien et le beau sont ce que l’on appelle des transcendantaux, c'est-à-dire des réalités fondamentales de l’existence ; elles se retrouvent partout, imprègnent tout, transcendent tout. Elles conduisent à la transcendance, à Dieu. Et il y a une unité entre ces trois transcendantaux : le vrai et le bien me conduisent au beau ; et par la beauté, j’atteins aussi le vrai et le bien.

Au XVIIIème siècle intervient  donc une rupture entre ces trois transcendantaux. Et derrière cette rupture, il y a surtout la rupture d’avec le caractère transcendant de ces trois réalité, un refus de les recevoir et de les mesurer à une objectivité, à un Dieu quel qu’il soit.

2. Toute beauté vient de Dieu, la beauté suprême

Ø Pour St Augustin, Dieu est la beauté suprême, « la beauté de toutes les beautés ».(Conf., III, 6, 10) ; et, selon St Thomas d’Aquin, « l’existence de toute chose dérive de la beauté de Dieu. » (in Tychique 164, p. 6)  Donc, toute la création est issue non seulement de la bonté de Dieu, mais aussi de sa beauté. Toujours selon Augustin, toute beauté est une trace de l’amour du Créateur.

Ø Il faut ici lire ce texte de St Augustin si expressif : « Qu’est-ce donc que Dieu ? J’ai interrogé la terre et elle m’a dit : "Je ne suis point Dieu." Tout ce qui s’y rencontre m’a fait le même aveu. J’ai interrogé la mer et les abîmes, et les êtres vivants qui s’y meuvent et ils m’ont répondu : "Nous ne sommes pas ton Dieu ; cherche au-dessus de nous !" J’ai interrogé les vents qui soufflent, et le nom de l’air avec ses habitants m’a dit : "Anaximène se trompe, je ne suis point Dieu." J’ai interrogé le ciel, le soleil, la lune et les étoiles : "Nous ne sommes pas davantage le Dieu que tu cherches" m’ont-ils déclaré. J’ai dit à tous les êtres qui assaillent la porte de mes sens : "Entretenez-moi de mon Dieu, puisque vous ne l’êtes point, dites-moi quelque chose de lui." Et ils m’ont crié d’une voix éclatante : "C’est Lui qui nous a créés." Pour les interroger, je n’avais qu’à les contempler, et leur réponse, c’était leur beauté. » (Confessions, X, 6)

3. La beauté est un sacrement qui mène à Dieu 

Ø Selon Aristote, « le beau n’est pas une réalité seulement esthétique, mais métaphysique » (P. Evdokimov, L’art de l’icône, p. 28), donc une réalité qui nous dit quelque chose de Dieu, qui nous conduit à Dieu, qui a la propriété d’élever l’âme, qui fait le pont entre le matériel et le spirituel (cf. Platon)

Ø Le Cardinal Poupard (président du Conseil Pontifical pour la culture) faisait remarquer qu’ « il est difficile aujourd’hui d’évangéliser par la vérité. La beauté peut-elle être une voie ? Le beau nous conduit à l’être de Dieu ; il dit plus que le vrai, que le bien. Si le bien dit le désirable, le beau dit la splendeur et la lumière d’une perfection qui se manifeste. »  Il disait encore que le beau est « une voie royale pour l’Évangile. » (in Troas N° 23, oct. 2001, p. 16)

Ø Nous ne pouvons voir directement Dieu. Néanmoins, nous pouvons le voir à travers ce que A. Gouzes appelle « le sacrement de la beauté. » (in Tychique 165, p. 26) La création, à travers sa beauté, est une porte ouverte sur Dieu et sa beauté. A. Gouzes : « La beauté est le saint visage de l’être. Elle invite à ce dépassement, à cette transcendance, à ce dépassement, à passer de la vision à la contemplation, de l’apparence à ce qui est caché. Elle nous invite à accéder à l’au-delà, à aller à la source même qu’est l’être. Elle est le lieu de la rencontre avec Dieu, source de toute chose. L’être qui se laisse captiver par la beauté et garde son regard disponible à la beauté du monde et des créatures est un être qui met le cap vers Dieu. » (in Tychique 165, p. 27)

Ø La beauté mène à Dieu, révèle Dieu, mais aussi, « la beauté possède une puissante valeur d’humanisation en même temps qu’elle invite au dépassement de l’humain. » (Mgr B. Blanchet, La beauté, p. 6)  Elle fait rejoindre les fibres les plus profondes de l’être humain, elle fait rejoindre « la trace du divin en l’homme. » (C. Tavin, in Tychique 164, p. 8) Elle aide aussi à croire en l’humain, car elle révèle une des meilleures facettes de l’être humain. Elle est encore « un pont jeté entre les âmes. » (Mgr B. Blanchet, La beauté, p. 6) 

Ø Selon M. Zundel, la beauté, la matière, devient au souffle de l’Artiste, sacrement de l’infini, sacrement de Dieu, qui nous révèle Dieu. (cf. M. Donzé, L’humble présence,  p. 59) Pour Zundel, « l’œuvre d’art est un sacrement » (op. cit., p.  61) ; sacrement qui permet souvent une expérience libératrice. L’art permet de transfigurer la matière, par l’Esprit de Dieu ; il ouvre à ce que Rodin appelle « la Vérité du dedans », la réalité profonde des choses, il ouvre au sacré.

M. Zundel disait encore : « Dieu est la Beauté… Toutes les œuvres d’art ne sont qu’un coup d’aile vers la Beauté, elles ne sont qu’un lieu de passage et ne deviennent parfaites que lorsqu’elles nous font les dépasser elles-mêmes. Cependant, on ne l’atteindra jamais, puisqu’elle est infinie… Dieu seul est LA Beauté. » (op. cit., p.  61)

4. Par nature, les hommes sont faits pour le beau

Ø F. Dostoiewski  avait cette formule bien connue : « La beauté sauvera le monde » (Les Possédés, t. III) (mais pas de n’importe quelle beauté).  Parlant de l’humanité, il disait : « Savez-vous que seule la beauté lui est indispensable, car sans beauté, il n’y aurait plus rien à faire en ce monde. Là est tout le secret, toute l’histoire est là. »  (Les Possédés, t. III) Selon Dostoiewski, la recherche de l’infini est en même temps recherche de beauté. Et la recherche de la Beauté coïncide avec la recherche de Dieu. 

Ø P. Evdokimov: « Normalement, tout vivant est tendu vers le Soleil de la Beauté divine. Saint Basile le dit : "Par nature, les hommes désirent le beau", c’est donc dans son essence que l’homme est créé avec la soif du beau, il est cette soif même car "image de Dieu." » (L’art de l’icône, p. 18) St Grégoire de Nysse  dit que c’est dans sa ressemblance que l’homme manifeste la Beauté divine.  (De opif. hom., 18, 192 CD)

Ø Il y a un proverbe chinois qui dit : « Si tu as dix pièces, prends-en neuf pour avoir de quoi vivre. Avec la dixième, achète des fleurs pour avoir une raison de vivre. »  Il semble que l’être humain a besoin de beauté pour vivre, tout comme il a besoin de manger et de boire. Et si cette beauté vient à manquer, il dépérit : d’où peut-être les chiffres impressionnants en occident de suicides, dépressions, alcoolisme, toxicomanie, de vide existentiel et non-sens à la vie.

Ø Déjà Platon le faisait remarquer : « Si la vie ne vaut jamais la peine d’être vécue, cher Socrate, c’est au moment où l’homme contemple la beauté même. » Ce à quoi est appelé l’être humain est la beauté. Le beau est comme une promesse faite à l’homme : ce à quoi il est appelé, c’est le bonheur, et ce bonheur se réalise à travers la beauté. Et on comprend que l’être humain aspire à cette beauté si, comme le dit Chantal Tavin, philosophe, « elle est la trace du divin en l’homme. » (in Tychique 164, p. 8) Cet homme créé à l’image de Dieu, qui est la beauté suprême et la source de toutes les beautés.

5. La beauté est une plénitude d’être

Ø Les anciens philosophes disaient que le beau n’est pas seulement un ornement surajouté à une créature, la cerise sur le gâteau en quelque sorte, ou un simple sentiment ; mais qu’il est une plénitude d’être: il y a l’être, ou la créature, plus ou moins parfaite ; une créature belle est un être dans sa plénitude. (cf. Mgr G. Wach, op. cit., p.  3. 5)

Ø Selon le philosophe E. Kant, « la notion de beau est convertible avec la notion d’être, ce qui signifie que la beauté est au terme de la plénitude, s’identifie avec l’intégrité idéale de l’être. Par contre, la laideur est un manque d’être, sa perversion par indigence. » (P. Evdokimov, L’art de l’icône, p. 25)

6. Dieu, c’est quand on s’émerveille

Ø Zundel disait que « Dieu, c’est quand on s’émerveille ! » J’ai relevé auparavant l’émerveillement de Kepler quand il a découvert les lois qui gouvernent les planètes. De même, A. Heschel disait que : « l’émerveillement est le début de la sagesse. »

Ø A. Einstein également s’émerveillait à la fois devant l’infiniment grand et l’infiniment petit, devant toutes les lois qui gouvernent l’univers. Il disait que tout cela était trop grand pour lui, qu’il devait nécessairement avoir un Dieu derrière cela. Einstein définissait la mystique comme « la capacité de s’abîmer dans le respect et de rester interdit d’admiration… Celui qui ne sait plus s’émerveiller, c’est comme s’il était mort, son esprit s’est éteint. »

Ø De fait, certains sociologues ont caractérisé notre culture comme une culture du désenchantement. On ne s’émerveille plus de rien parce que tout est techniquement possible. Certains disaient dans la première moitié du XXème siècle qu’on avait tout découvert, qu’il n’y avait plus rien à découvrir. Cette culture du désenchantement  sape un élan vital fondamental dans l’être humain ; ceci se traduit par des taux records de suicides, dépressions, toxicomanies et autres dépendances. Comme si l’être humain ne pouvait pas vivre sans émerveillement, sans beauté.

7. Retrouver l’harmonie profonde des choses 

Ø Il y a en arrière fond de la beauté une certaine harmonie, un certain ordre, une certaine unification. Chantal Tavin : « Chaque fois que nous oeuvrons dans et pour la beauté, nous retrouvons la musique et l’harmonie profonde des choses. » (in Tychique 164, p. 8) Nous retrouvons l’harmonie profonde de notre être. C’est c'est pourquoi l’art a souvent une dimension thérapeutique, est source de guérison. Il permet souvent une libération transformante. Œuvrer pour la beauté, c’est aussi retrouver l’esprit d’enfance qui sommeille en nous : Il y a dans les premières années de la vie une harmonie entre l’enfant et la nature, une perception des choses de la nature que l’adulte ne perçoit souvent plus. L’art permet souvent de retrouver cet esprit d’enfance endormi.

Ø Selon F. Dostoïevski, « la beauté sauvera le monde ». La beauté est bien un lieu de salut car elle nous réconcilie avec la création, et par là avec le Créateur.

Ø Paul VI, dans son Message aux artistes, disait : « Ce monde dans lequel nous vivons a besoin de beauté pour ne pas sombrer dans la désespérance. La beauté, comme la vérité, c’est ce qui met la joie au cœur des hommes, c’est le fruit précieux qui résiste à l’usure du temps, qui unit les générations et les fait communiquer dans l’admiration. » Vous êtes les gardiens de la beauté du monde. » (8 décembre 1965)  Et encore : « Vous êtes les gardiens de la beauté du monde. »

8. Beauté et art

Ø Jean-Paul II, Lettre aux artistes (1999) : « L’artiste vit une relation particulière avec la beauté. En un sens très juste, on peut dire que la beauté est la vocation à laquelle le Créateur l’a appelé par le don du "talent artistique". » « Que votre art contribue à l’affermissement d’une beauté authentique qui, comme un reflet de l’Esprit de Dieu, transfigure la matière, ouvrant les esprits au sens de l’éternité !» « Toute inspiration authentique renferme en elle-même quelque frémissement de ce "souffle" dont l’Esprit créateur remplissait dès les origines l’œuvre de la création. »

Lettre adressée aux artistes, mais qui nous concerne tous puisque, comme nous le verrons demain, nous sommes les artistes de nos vies.

Ø Selon M. Zundel, « le critère de la Beauté, celui-là, et c’est le seul, c’est cette rencontre avec cette Beauté qui est quelqu’Un, avec cette Présence, avec cette Vie, avec cette Personne que toute œuvre d’art exprime et nous rend présente : cette Beauté qui est au centre des œuvres d’art et qui les dépasse toutes infiniment, car elle est à jamais inexprimable. Elle demeure un mystère insondable que nous rencontrons pourtant chaque fois que nous sommes en contact avec une œuvre d’art digne de ce nom. » (op. cit., p.  60)

Maret Michel, Communauté Cénacle au Pré-de-Sauges