2. De la beauté de la création à la beauté du créateur

1. Les deux livres de la Révélation

Ø Dans la théologie médiévale, il y avait une conception courante selon laquelle Dieu nous a donné deux livres pour la Révélation : le livre de la Création, et celui de la Bible. La création est comme un grand livre qui nous dit la grandeur, la beauté de Dieu. La théologie naturelle qui s’est développée à partir du XVème siècle allait dans le même sens : même sans la Révélation chrétienne, à travers le livre de la Création l’être humain peut découvrir lui-même Dieu.

Ø Histoire de St Antoine, Père du monachisme oriental. Trois érudits vinrent un jour le trouver dans son ermitage pour le mettre à l’épreuve. Voyant qu’il n’avait aucun livre, ils lui manifestent leur étonnement. Pour réponse, il leur montre la fenêtre en disant : « Je n’ai pas besoin de livre, tout est écrit ici ! » Notons que St Antoine avait quand même une Bible, le livre par excellence.

2. La théologie naturelle dans la Bible

La Bible fait référence en certains passages à ce que l’on a appelé une connaissance naturelle de Dieu, c'est-à-dire la connaissance que l’on peut avoir de lui à travers la beauté de la création.

Ø Sagesse 13, 3-5 : parle des hommes qui charmés par la beauté des créatures les ont prises pour des dieux : « Si, charmés par leur beauté, ils les ont prises pour des dieux, qu’ils sachent que leur Maître est supérieur, car c’est la source même de la beauté qui les a créées. (…) Qu’ils en déduisent combien est plus puissant Celui qui les a formés, car la grandeur et la beauté des créatures font, par analogie, contempler leur auteur. » La grandeur et la beauté de la création nous font remonter à la grandeur et à la beauté de Dieu.

Ø Romains 1, 20 : « Ce qu’il y a d’invisible depuis la création du monde, l’éternelle puissance et la divinité de Dieu, se laisse voir à l’intelligence à travers ses œuvres » 

Ø Psaume 19, 2-3 : « Les cieux proclament la gloire de Dieu, et le firmament raconte l’ouvrage de ses mains ; le jour au jour en publie le récit et la nuit à la nuit en donne connaissance. Pas de paroles dans ce récit, pas de voix qui s’entende ; mais sur toute la terre en paraît le message et la nouvelle aux limites du monde. » La création est comme un livre ouvert qui proclame la gloire de Dieu.

Ø Ecclésiastique 39, 15-16. 33-34 : « Bénissez le Seigneur pour toutes ses œuvres. Magnifiez son nom, publiez ses louanges, par vos chants, sur vos cithares, et vous direz à sa louange : Quelles sont magnifiques toutes les œuvres du Seigneur ! (…) Les œuvres du Seigneur sont toutes bonnes - belles, il donne sa faveur à qui en a besoin, à l’heure propice. Il ne faut pas dire : "Ceci est moins bon que cela !" car tout en son temps sera reconnu bon - beau. »

3. Et Dieu vit que cela était beau

Ø Dans le récit de la création au Ch. 1 de la Genèse, il est dit à la fin de chaque étape de la création : « Et Dieu vit que cela était bon-beau. » On traduit usuellement par bon, mais le mot hébreu tov signifie à la fois bon et beau. Tov c’est donc inséparablement bon et beau. Devant sa création, Dieu s’émerveille. Il l’a non seulement voulue bonne, mais aussi belle.  

Ø O. Clément : « La création est un reflet, un hymne secret à la divine beauté » (Tychique 164, p.  46) La création et sa beauté est une porte ouverte sur Dieu et sa beauté. Dieu a laissé des traces de lui-même, de sa beauté, dans la création. Il y a une analogie ou une ressemblance entre la beauté du monde et la beauté de Dieu. Toute beauté est une trace de la beauté et de l’amour du Créateur.

Ø Mgr B. Blanchet : « Seul un être aimant peut répandre la beauté avec une telle profusion. » Devant tant de beauté, on est conduit à la beauté et à la bonté, l’amour de Dieu. Les lointaines galaxies, l’immensité des océans, les arbres des forêts, les animaux des champs sont un hymne à l’amour de Dieu. (cf. P. Evdokimov, L’art de l’icône, p. 11) C’est d’ailleurs le sens du Ps 103, le psaume de la création, qui est un immense hymne à la bonté et à la beauté de Dieu.

Ø Il faut préciser que le verbe créer dans le texte hébreu de la genèse, est conjugué au mode de l’accompli. Ce qui signifie que le monde a été créé, il est encore créé aujourd’hui, et il continuera à être créé jusqu’à son accomplissement. (cf. P. Evdokimov, L’art de l’icône, p. 12) La création, ce n’est pas un acte passé, lancé une fois pour toutes, c’est un acte qui se continue tout au long de l’histoire jusqu’à son achèvement.  St Irénée dit que « l’Esprit fait tendre les diverses formes vers leur plénitude et leur beauté. » (Démonstration de la prédication apostolique, 5, 6)

Ø La première parole de Dieu dans le livre de la Genèse dit : « Que la lumière soit ! » Or, il ne peut s’agir de la lumière optique, puisque le soleil est créé seulement au 4ème jour. Il s’agit de quelque chose de plus profond. Il s’agit de la lumière de Dieu, de quelque chose de lumineux, qui remplit toute la création, qui pourrait être l’Esprit de Dieu.  Mais cette parole peut être aussi interprétée dans le sens de : « Que la beauté soit ! » (cf. P. Evdokimov, L’art de l’icône, p. 15-16) La beauté est cet élément qui traverse toute la création, qui la remplit de lumière, et qui nous révèle à travers elle quelque chose de Dieu. Le beau est lumineux, il conduit à la lumière. Le Ps 103, 2, dit du Seigneur qu’il est « vêtu de faste et d’éclat, drapé de la lumière comme d’un manteau. » Et la création est comme ce manteau lumineux de Dieu.

Ø E. Turony : « La beauté est venue dans le monde avec la création, par la volonté de Dieu et la puissance de l’Esprit de lumière. Elle a été mise en toute chose et  en tout être. Dieu, dans sa grande bonté de Père a voulu nous la donner comme cadeau merveilleux afin que l’homme puisse être heureux. Oui, sœur Beauté, fille bien aimée de Dieu est née avec la création du monde. (…)  "Et Dieu vit que cela était bon" Dieu, la Beauté même, a été le premier à contempler la beauté. "Et Dieu vit que cela était bon !" : c’est l’exclamation de Dieu devant sa création. Elle lui plaît, il la trouve belle. (…)  Quand l’homme fut créé, la beauté déjà inondait la nature. La jardin resplen­dissait de lumière et ses premiers habitants étaient beaux. » (Tychique 164, p.  55)

Ø Le paradis perdu est à rechercher non pas dans un au-delà dans le temps ou dans l’espace, mais au-dedans de soi. Il faut retrouver la source de la beauté qui est au plus intime de nous-mêmes.  Recréer cette harmonie perdue au plus profond de soi. E. Thurony : « Oui ! La beauté comme une graine précieuse est semée par une main tendre dans le terrain fécond de notre être intime. Le siège de la beauté est notre cœur, aussi profond que celui de l’amour. "Tout ce qu’on contemple avec amour est beau" a dit Morgenstern, le poète. Le beau qui réside en notre cœur déborde par l’amour, il s’étend et envahit notre être pénétrant jusqu’en notre âme profonde. (…) Profondément vécu, le beau élève l’âme vers Dieu » (Tychique 164, p. 56-57)

4. La création : du chaos à un certain ordre

Ø Au tout début du livre de la Genèse, il est dit : «  Au commencement, quand Dieu créa le ciel et la terre, la terre était vide et vague. » Vide et vague, en hébreu, tohu-bohu. Autrement dit, le chaos. Au commencement était le chaos. Et toute l’œuvre créatrice de Dieu sera de faire passer du chaos à une création bonne et belle.

Ø Cette œuvre de création se fait par des étapes de séparation : séparation de la lumière des ténèbres, séparation d’en haut et d’en bas, séparation de la terre et des eaux.  Tout travail de création passe par une œuvre de séparation, de mise en ordre, y compris dans notre vie, dans notre être ; un travail d’harmonisation qui se fait progressivement.

Ø La beauté, l’harmonie ne s’oppose pas à un certain tragique. Une image peut aider à comprendre cela. Vous avez sûrement eu tous la chance de vous asseoir au milieu d’un pré fleuri en plein mois de mai. C’est un régal à la fois pour les yeux, les oreilles et pour l’odorat, pour tous les sens. Un festival de couleurs, le chant  des grillons et des oiseaux, l’odeur de l’herbe et des fleurs, la chaleur humide qui monte du sol. Il se dégage un sentiment d’harmonie, de beauté.  Ce qui semble à première vue être le fruit d’un hasard, ce qui semble être un mélange désordonné de plantes, est en réalité une hiérarchie rigoureusement établie, et un équilibre harmonieux qu’il a fallu des dizaines d’années pour établir. Cette harmonie s’est créée avec le temps, avec les années, et il en est un peu de même dans notre vie.

Pourtant, au sein de cette beauté se vit le tragique : les coccinelles dévorent les pucerons, les oiseaux mangent les coccinelles, les chenilles et les papillons. Le chat attrape l’oiseau….Néanmoins, malgré ce tragique, le sentiment d’harmonie domine, plus fort que tout ce tragique. Il en est probablement de même dans notre vie : Il y a tout le sérieux et le tragique de la vie ; mais nous avons à découvrir la beauté cachée qui, selon le regard de Dieu, domine toujours par delà le mal.

Un chant : Dieu a besoin de toi, pour regarder la terre par ses yeux ; pour regarder le monde, les événements, les personnes à travers les yeux de Dieu et y lire la beauté qu’il y a inscrites.

5. NT : Le Christ nous revêt de sa beauté

Ø Une parole du Ps 45 (44) qui a été appliquée au Christ : « Tu es beau, le plus beau des enfants des hommes, la grâce est répandue sur tes lèvres. » (v. 3) Le Christ, est l’image (en grec icon = icône) du Dieu invisible, lui qui est la « beauté de toutes les beautés » (St Augustin). Selon P. Evdokimov, « la figure du Christ est le visage humain de Dieu, l’Esprit-Saint repose sur lui et nous révèle la Beauté absolue, divino-humaine. » (op. cit., p.  20)

Ø Et l’être humain est créé à son image, Dieu veut le revêtir de sa propre beauté : la suite du Ps 45 l’exprime : « Écoute ma fille, regarde et tends l’oreille, oublie ton peuple et la maison de ton père, alors le roi sera séduit par ta beauté. » (v.11-12)

Ø Pourtant, la beauté de Dieu se révèle dans le Christ de manière paradoxale à travers sa défiguration lors de sa passion. Le ch. 53 d’Isaïe, qui a été appliqué au Christ, dit : « Il n’avait plus figure humaine, et son apparence n’était plus celle d’un homme. (…) Sans beauté ni éclat pour attirer nos regards, et sans apparence qui nous eût séduit. » (Is 52, 14 ; 53, 2)

Le Christ a pris sur lui la défiguration de l’être humain pour lui rendre sa beauté première. Pour le rendre pleinement image et ressemblance de Dieu, pour lui donner la beauté de Dieu.

St Augustin exprime bien ce thème de l’admirable échange : « Qu’est-ce qui nous fait dire que Jésus est beau, "le plus beau des enfants des hommes" (Ps 45, 3) ? Regarde d’où vient sa beauté. "Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu." (Jn 1, 1) Mais en prenant chair, il a en quelque sorte pris ta laideur, c'est-à-dire ta condition mortelle, pour s’adapter à toi, pour être accordé à toi et t’inciter à aimer la beauté intérieure… Il n’avait "ni beauté ni éclat" (Is 53, 2), pour te donner éclat et beauté. Quel éclat ? Quelle beauté ? Ceux de l’amour. Parce qu’en aimant, tu t’élances, et que dans ton élan tu aimes. Déjà tu es beau : mais ne te regardes pas toi-même, de peur de perdre ce que tu as reçu ; regarde-le, Lui, à qui tu dois la beauté. Ne pense à être beau que pour Lui qui t’aime. » (Commentaire de la Première épître de saint Jean IX, 9)

St Paul dit, dans la lettre aux Ephésiens, du rapport entre le Christ et l’Église : « Le Christ s’est livré pour l’Église, afin de la sanctifier en la purifiant par le bain d’eau qu’une parole accompagne. Car il voulait se la présenter à lui-même toute resplen­dissante, sans tache ni ride, ni rien de tel, mais sainte et immaculée. » (Ep 5, 25-27) Ce rapport entre le Christ et l’Église signifie le rapport entre le Christ et tout membre de cette Église.

St Augustin commente ce passage de la lettre aux Ephésiens : « O âme, tu ne peux donc être belle, si tu n’a confessé ta laideur à celui qui est éternellement beau, et qui temporairement a perdu pour toi sa beauté ; cependant, s’il a été temporairement sans beauté dans la forme d’esclave, il n’a jamais rien perdu de la beauté qu’il possède dans la forme de Dieu. Ô Église, tu es donc belle… La grâce est survenue, qui t’a blanchie et éclairée ; tu étais noire d’abord, et la grâce du Seigneur t’a rendue blanche. "Quelle est celle qui s’élève toute blanchi ?" (Ct 8, 5) Maintenant tu es admirable, maintenant, on peut à peine te contempler. » (En. in Ps 103, 1, 6)

B. Beauté et Royaume

Ø Selon Maxime le Confesseur « le mot royaume signifie la parfaite beauté. » Selon lui, il y a donc un lien entre l’accueil du Royaume, annoncé dans le NT, et la beauté. Œuvrer pour la beauté, c’est œuvrer pour le Royaume ; et œuvrer pour le Royaume se traduit par de la beauté.

Ø Selon P. Evdokimov, l’exhortation évangélique « "soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait" signifie aussi "soyez beau comme votre Père céleste est beau. » (op. cit., p. 29) L’appel à la perfection est aussi un appel à la beauté : devenir beau, comme Dieu est beau, créer de la beauté.

Ø F. Dostoïevski avait exprimé cette formule : « La beauté sauvera le monde. » Mais pas n’importe quelle beauté, la beauté du Christ, qui est l’idéal de la beauté et du bien : « En éliminant le Christ, vous éliminez de l’humanité l’idéal de la beauté et du bien, vous le rendez inaccessible. Car le Christ est venu exactement pour cela : pour que l’humanité sache et reconnaisse qu’un esprit humain véritable peut apparaître dans cet éclat céleste, en fait, et dans sa  chair, pas seulement en rêve ou dans l’idéal – que c’est naturel et possible. » (Les frères Karamasov)

Ø La beauté est à la fois réminiscence et promesse : Réminiscence, c'est-à-dire retrouver, à travers les diverses beautés créées, celui qui est l’auteur de toutes ces beautés.  Promesse, car la beauté est promesse de bonheur, promesse de ce que Dieu veut pour nous, promesse de la beauté et du bonheur éternels. Et, depuis Pâques, la beauté est aussi « promesse de renouvellement de toutes choses. » 
 (X. Lacroix, Tychique 165, p. 45)

Maret Michel, Communauté du Cénacle au Pré-de-Sauges