3. L’agir humain, chemin vers la beauté intérieure

1. L’amour de la beauté ouvre à l’amour

Ø Il y a un lien entre la beauté et l’amour. C’est ce qu’exprime bien A. Gouzes : « C’est la beauté qui éveille l’amour, parce que tout à coup celui, celle, que l’on aime nous apparaît au regard de notre cœur avec un reflet que nul autre n’a vu. L’amour rend beau et en même temps éveille la beauté cachée, unique de l’autre. Seule la voit celui qui regarde avec amour. C’est un mystère profond. Si la beauté ne peut être évacuée dans la rencontre humaine, de même on ne peut l’évacuer dans la relation mystique à Dieu. » (Tychique 165, p. 26)

Ø A toutes les étapes de sa vie, aussi bien avant qu’après sa conversion, St Augustin a été fasciné par la beauté, a été un amoureux de la beauté. On peut parler chez Augustin d’une mystique de la beauté. Selon lui, l’amour est la beauté de l’âme, aimer rend beau : « Il nous a aimés le premier et nous a donné de l’aimer. Jusque là nous ne l’aimions pas. En l’aimant, nous devenons beaux. Or le péché rend notre âme laide, en aimant Dieu, elle devient belle. Quel est cet amour qui rend belle l’âme aimante ? Dieu, lui, est toujours beau. Sa beauté ne s’altère ni ne change jamais. Celui dont la beauté est éternelle nous a aimés le premier. (…) Comment devien­­drons-nous beaux ? En aimant celui qui est éternellement beau. Plus grandit en toi l’amour, plus grandit la beauté, car l’amour est la beauté de l’âme. (…) Il n’avait "ni beauté ni éclat" (Is 53, 2), pour te donner éclat et beauté. Quel éclat ? Quelle beauté ? Ceux de l’amour. Parce qu’en aimant, tu t’élances, et que dans ton élan tu aimes. Déjà tu es beau : mais ne te regardes pas toi-même, de peur de perdre ce que tu as reçu ; regarde-le, Lui, à qui tu dois la beauté. Ne pense à être beau que pour Lui qui t’aime. » (Commentaire de la Première épître de saint Jean IX, 9) Le chrétien devient donc beau par ressemblance à celui qu’il imite. L’âme devient belle par des relations harmonieuses, autrement dit justes, empreintes d’amour.

Ø Le siège de la beauté est notre cœur. Nous sommes appelés à retrouver la source de la beauté dans notre cœur. L’éthique, par l’harmonisation de l’agir humain, nous dessine le chemin pour retrouver cette source de la beauté.

Ø On peut dire que « l’amour de la beauté ouvre à l’amour tout court. » Et que l’amour ouvre à la beauté. « La beauté est comme l’épanouissement, le couron­nement de la bonté. (…) L’esthétique apparaît comme le couronnement, la plénitude harmonieuse de l’éthique. On n’y fait plus seulement ce qui est bien, on y fait le bien de telle sorte ou à tel degré que ce bien devient beau. »  (Mgr G. Wach, Conférence sur la notion de beau, p. 9)

Ø P. Ide dit que « éthique et esthétique vont de pair. » Agir bon et beauté sont comme les deux versants d’un même sommet.

2. La Philocalie, l’amour du beau

Ø Il y a un terme issu du grec, la philocalie, qui signifie l’amour du beau.  Et un recueil acétique justement appelé Philocalie, ce qui signifie que le but de l’ascèse, le but de l’agir humain, n’est pas seulement la bonté, mais aussi la beauté, et qu’elle devrait rendre l’être humain à la fois bon et beau, rayonnant de la beauté divine

Ø Pour le philosophe de l’Antiquité grecque Socrate, le beau, avant d’être une notion esthétique, est une notion éthique, est lié à l’agir humain ; il consiste en une certaine manière de vivre : « La beauté, il la voit en l’homme, lorsqu’il accomplit l’action bonne et vertueuse. » (R. Barman, La beauté selon Socrate, in Sources N° 5, 2005,  p. 228) La vraie beauté est donc celle d’un agir droit, celle d’une âme qui marche vers sa plénitude, vers sa perfection.

On se rappelle l’adage célèbre de Socrate : « Connais-toi toi-même ! » Or, « se connaître soi-même, c’est découvrir que l’homme est destiné à agir bien. Chaque science nous amène à devenir meilleurs dans le domaine concerné. Aucun musicien ne souhaite, par la pratique de son art, devenir moins bon musicien. C’est que tout homme désire, même s’il ne le sait pas, c’est devenir meilleur, puisque telle est la vie heureuse, et la vraie beauté est celle d’une âme qui marche vers la perfection. » (R. Barman, op. cit., p.  232)

3. La beauté de l’être humain, image de Dieu

Ø O. Clément : « L’homme est appelé à devenir libérateur ou créateur de beauté en rendant ressemblante l’image de Dieu qui le fonde et l’appelle. Toute notre vie est un cheminement de l’image à la ressemblance et la ressemblance est participation. » (Tychique 164, p. 48)

Ø Selon la Bible, l’être humain a été créé à l’image de Dieu. L’être humain est beau, il est beau de la beauté même de Dieu, parce qu’il est l’image de Dieu, celui qui est  « la beauté de toutes les beautés. » (St Augustin)

Ø Mais les versets bibliques utilisent un deuxième terme pour qualifier  le rapport entre l’être humain et Dieu: la ressemblance.

L’image désigne plutôt l’ordre de la création, de la nature : c’est la nature humaine qui est donnée lors de l’acte créateur ; un capital de base, identique chez tous les humains.

La notion de ressemblance est plus dynamique ; elle renvoie à la dimension historique de la nature humaine, et à son évolution. La ressemblance désigne une tâche à accomplir, un devenir à assumer. Elle est une potentialité et implique la participation de l’homme. L’être humain devient toujours plus ressemblance de Dieu par des choix et des actes libres, orientés vers le bien. 

Parménide, philosophe de l’antiquité grecque, exhortait ses auditeurs à faire de leur vie une œuvre d’art.

Selon St Basile,  un Père de l’Église, à la manière dont un peintre exécute un portrait, nous sommes les artisans de notre propre ressemblance.   Nous peignons jour après jour notre autoportrait éternel.

Ø X. Thévenot : « Par la grâce de Dieu, nous sommes les artistes de nos vies. (…) Je dirai volontiers que nous sommes les sculpteurs de nos vies. Tout notre  génie créatif devra se mettre dans le modelage de ce "matériau » reçu de Dieu afin de faire œuvre belle pour lui » (Une éthique au risque de l’Évangile, p.  67) La vie humaine est un travail d’artiste : par ses choix, par ses actes, l’homme est l’artiste ou l’artisan de sa propre de son être, de sa vie, artiste ou artisan d’une œuvre belle.

Histoire de l’œuvre d’art : C. Lewis :  « Il n’appartient pas à tous de créer une œuvre d’art extérieure, comme une peinture ou un livre, mais tout le monde crée une œuvre d’art intérieure, sa vie, l’histoire vraie de sa vie (qui est une Histoire Sainte). Tout le monde crée aussi  un personnage : soi-même. Dieu se contente de nous donner le matériel de la vie. A nous de donner une forme, au moyen de nos choix. La première œuvre de créativité d’une personne est de devenir soi-même. Nous peignons sans cesse notre autoportrait éternel. Chaque choix est un coup de pinceau. Nous sculptons notre propre ressemblance. Chaque action est un coup de ciseau » (Pourquoi Dieu nous fait-il souffrir, p. 138-139).

Ø Est artiste de sa vie celui qui sait bien vivre, celui qui d’une existence chaotique, passe à une existence belle, harmonieuse, parce qu’elle a un sens, une cohérence, un cadre, une certaine discipline.

E. Bianchi a écrit un article intitulé Marche vers l’harmonie de ta vie (Panorama, sept. 2005, p. 44) Ainsi qu’il le met en évidence, le projet de Dieu sur l’être humain est un projet de vie bonne, belle et heureuse. Et c’est un désir, une exigence inscrite en tout être humain. Et ce projet se réalise par un certain art de vivre. Le but du salut, dans la Bible et en particulier dans le NT, est de transformer la vie de l’être humain en une vie bonne, bonne et heureuse. « Le Nouveau Testament révèle alors que le salut commence ici, sur la terre, comme un art de vivre. » (E. Bianchi, ibidem) Le salut chrétien est donc un certain art de vivre, être artiste de sa vie.

4. Une imitation de la beauté de Dieu

Ø Selon Augustin, la beauté s’obtient par un chemin de purification, en harmonisant sa vie et son agir : « Quand l’âme se sera réglée et ordonnée et qu’elle se sera rendue harmonieuse et belle, elle osera alors voir Dieu et la source même d’où découlent toute vérité et le père même de la vérité. (…) Je ne dirai rien de plus, sinon que nous est promise la vue d’une Beauté, dont l’imitation rend tout le reste beau. » (De Ordine, II, 51)

Ø La beauté de l’être humain vient de la beauté de son âme, et cette beauté intérieure vient de la beauté de Dieu. L’âme devient belle par ressemblance à ce qu’elle choisit, par imitation de la beauté de Dieu.

Ø Le véritable vêtement du Chrétien est la charité qui rend beau. Il y a un accent qui est mis dans la Règle de St Augustin sur la beauté de l’amour fraternel.

Ø Nous sommes le temple de Dieu, et la beauté ainsi que la solidité de ce temple dépend de l’ajustement, de l’ordre, de l’harmonie entre les différents éléments de la cons­truction, que sont les différentes personnes. Par la concorde et l’unité, les chrétiens concourent à la beauté de ce temple.

5. Être co-créateurs de beauté

Ø  Le 2ème récit de la création, en Gn 2, 4-15,  insiste sur la nécessité de travail de l’homme pour que l’œuvre de création de Dieu arrive à son aboutissement: « Au temps où Dieu fit le ciel et la terre, il n’y avait encore aucun arbuste des champs et aucune herbe des champs n’avait encore poussé, car Yahvé Dieu n’avait pas encore fait pleuvoir sur la terre et il n’y avait pas d’homme pour cultiver le sol. (…) Yahvé Dieu planta un jardin en Eden, à l’orient, et il y mit l’homme qu’il avait modelé. (…) Yahvé Dieu prit l’homme et l’établit dans le jardin pour le cultiver et le garder. » Dieu veut que l’homme participe à son œuvre de création. Il veut faire de lui un collaborateur, un cocréateur d’un monde beau.

1 Co 3, 9 : « Nous sommes les collaborateurs de Dieu ; vous êtes le champ de Dieu, l’édifice de Dieu. »

Ø Selon l’expression de H. Bergson, l’homme est créé créateur. Créé à l’image et à la ressemblance du Dieu créateur, l’être humain est appelé à une fécondité, appelé à être cocréateur de beauté aux côtés de Dieu Et lorsqu’il reste relié à sa Source en Dieu, l’homme est réellement cocréateur de beauté. (cf. O. Clément, Tychique 164, p. 45)

Ø Le terme poète vient du grec poïein, qui signifie faire ou créer.  Dans ce sens, l’être humain est poète, il est artiste de sa vie, de ce monde ; il est appelé à créer, transformer et recréer ce monde sans cesse aux côtés de Dieu. (cf. Mgr B. Blanchet, p. 5) Sa vie est appelé à devenir une poésie, ou comme disait M. Zundel, une « symphonie d’amour ». Notre travail de chrétien, travail de cocréateur,  consiste à faire advenir de la beauté en ce monde : « Chaque fois que nous travaillons et oeuvrons dans et pour la beauté, nous retrouvons la musique et l’harmonie profonde des choses. » (C. Tavin, Tychique 164, p. 8)

6. Découvrir la beauté cachée des âmes

Ø Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus :  « Aimer ses sœurs, ou plus encore les éduquer, ne consistera pas pour elle à détecter ou à corriger leurs fautes ou leurs défauts, mais à découvrir leur beauté, même et surtout si elle est cachée à ses yeux : "Jésus l’Artiste des âmes est heureux qu’on ne s’arrête pas à l’extérieur, mais que pénétrant jusqu’au sanctuaire… on en admire la beauté." » (Troas N° 23, oct. 2001, p. 30, la citation interne est de Ste Thérèse de Lisieux)

Ø Je suis parfois frappé, dans la nature, par la beauté de certaines fleurs, à côté desquelles on passerait sans s’apercevoir, on marcherait même dessus. Mais lorsque je les prends en photo avec un objectif macro qui agit comme une loupe, la finesse et la beauté de leurs dessins et de leurs couleurs est extraordinaire.  Autrement dit, il ne faut pas rester à la première impression, mais au contraire faire l’effort d’examiner de plus près. 

Ø Anthony Bloom, moine orthodoxe : « A moins de regarder une personne et de voir la Beauté en elle, nous ne pouvons l’aider en rien. On n’aide pas une personne en isolant ce qui ne va pas chez elle, ce qui est laid, ce qui est déformé.

Le Christ regardait toutes les personnes quIl rencontrait, la prostitué, le voleur, et voyait la Beauté cachée en eux.

Cétait peut-être une Beauté déformée, abîmée, mais elle était néanmoins Beauté, et Il en faisait en sorte que cette beauté rejaillisse.

Chacun de nous est à limage de Dieu, et chacun de nous est semblable à une icône endommagée.

Mais si on te donnait une icône endommagée par le temps, par les événements, ou profanée par la haine des hommes, tu la traiterais avec tendresse, avec respect, le cœur brisé. Peu timporterait quelle soit abîmée ; cest au malheur quelle soit abîmée que tu serais sensible.

Cest à ce qui reste de sa Beauté, et non à ce qui en est perdu, que tu tattacherais de limportance ».  

 

                                                              Maret Michel, Communauté du Cénacle au Pré-de-Sauges