Quand la liberté se fait tyrannie

 

1. Quand la liberté devient anarchique et devient tyrannie

         Quand la liberté est livrée à elle-même, elle devient tyrannie ; elle produit le contraire de ce qu’elle vise. Les passions livrées à elles-mêmes deviennent compulsions.

A.  Le marquis de Sade

 

o   Le marquis de Sade : Selon Apollinaire, il était l’esprit le plus libre qui ait jamais existé. Sadisme vient justement du nom de ce fameux marquis : celui-ci a inventé toutes les perversions possibles et imaginables… La liberté : la capacité de faire n’importe quoi, où je veux, quand je veux ? Mais alors, l'alcoolique devant sa bouteille, le toxicomane devant sa seringue, le fumeur devant sa cigarette, etc., seraient libres !

B.  Un monde de moutons 

o  Jamais une civilisation n’a autant revendiqué la liberté, et jamais une civilisation n’a autant été manipulée.

o  Émission télévisée : Un monde de moutons. Les publicitaires ont recours à des techniques de plus en plus subtiles pour agir sur l’inconscient du consommateur. La psychologie de l’acheteur est passée au peigne fin pour trouver les failles qui permettront de le prendre au piège. « Les techniques qui visent à maîtriser le comportement du consommateur sont désormais d’une efficacité redoutable, et (que) rien n’est laissé au hasard »

« Sherpa, c’est la marque des esprits libres. De la ville à la campagne, bougez, soyez nomade, dans des vêtements qui vous ressemblent. Sherpa, des créations chaleureuses à porter pour rayonner de l’intérieur. (…) La veste matelassée sherpa, on l’aime par-dessus tout »

o  Le but des publicités et de leurs slogans n’est plus de vanter la qualité du produit, mais de créer un lien affectif (inconscient) avec le consommateur, en prônant des valeurs qui le rejoignent. But en fin de compte de déclencher un achat compulsif (la personne ne peut plus se maîtriser, n’est plus libre par rapport à la marchandise. ) = but des publicistes : tisser une toile, comme l’araignée, dans laquelle le consommateur se fera prendre

o  Marc-André Cotton, Aux sources de la violence contemporaine : « Pour qu’une marchandise devienne attractive au point de déclencher un achat compulsif, il faut que celui qui la convoite lui attribue une valeur symbolique.

L’astuce du marchand consiste ici à associer une marque à la jouissance de la liberté, à l’épanouissement personnel. Presque simultanément, le message opère un ancrage psychologique : l’objet de marque peut même se substituer complètement à l’expérience humaine et relationnelle pour devenir ce que l’on aime par-dessus tout.

L’art du concepteur publicitaire consiste à raviver habilement la mémoire douloureuse de situations mal vécues en proposant, par la consommation matérielle, un rituel de compensation. (…)

La "société de consommation" s’enracine dans ces actes infimes qui, multipliés à l’infini, deviennent son substrat nourricier (…) Là où l’idéologie marchande s’attribue l’émancipation de l’homme contemporain, la réalité lui oppose le spectacle de son asservissement.»

o  Thomas Jeanneret, de l’association Résistance à l’agression publicitaire, compare ce système marchand à un totalitarisme, et dénonce la manipulation dont sont victimes les consommateurs.

C. Thierry de Saussure : Tout tout de suite ou le suicide psychologique

o  Selon Thierry de Saussure, psychanalyste à Genève, la frustration est quelque chose de nécessaire à la croissance de l’homme: « L’être humain est ainsi conçu qu’il n’évolue, grandit, mûrit que grâce à un dosage bien équilibré de satisfactions et de frustrations. Et cela tant sur le plan physique qu’affectif, intellectuel que spirituel ». Durant les premiers mois de la vie, dans le sein maternel, « nous vivons dans des fantasmes de plénitude, de nirvana, d’où germe le désir de toute-puissance. La vie fœtale et les premiers mois du nourrisson laissent en l’individu le "souvenir" que tout besoin (organique, puis affectif) est aussitôt satisfait. Au fond de l’inconscient demeure pour toute la vie le sentiment que cet état est la norme ». C’est pourquoi les expériences de frustrations qui suivront vont apparaître comme douloureuses et négatives. Certes, pour la croissance de l’être humain, un certain nombre de satisfactions est nécessaire. Mais, si le désir de satisfaction «ne s’accom­pagne pas d’une saine et progressive tolérance consciente à la frustration, il a tendance à accroître l’illusion que sa satisfaction est totale est possible et tout manque devient, à son tour, l’occasion d’échecs et d’insatisfactions paralysantes. » 

o  La liberté passe par un apprentissage à gérer les frustrations. Or, selon de Saussure, notre époque, avec ses progrès techno­logiques, comporte des effets pervers particulièrement graves. Ces progrès évoquent et stimulent, pour l’inconscient individuel et collectif, les fantasmes de toute-puissance de l’embryon, qui ne tolèrent pas les limites et les frustrations. « L’influence de notre civilisation exerce donc un pouvoir dramatique dans le sens de la régression pathologique, nous ramenant à l’illusion de plénitude et d’absence de manque que nous avions au début de notre vie ».

o  Gérard Leclerc  va dans le même sens : « Plus les individus sont enfermés dans leur narcissisme, moins ils peuvent développer leur Idéal du Moi. Il s’agit d’une instance qui s’élabore lorsque l’enfant, puis l’adolescent, renonce au sentiment de toute puissance. Il sait faire la différence entre ce qu’il est, ce qu’il n’est pas et ce qu’il souhaite devenir. En renonçant à une partie de son narcissisme, de sa suffisance, il ouvre un espace, celui de la subjectivité, du débat intérieur (…) Or, l’environnement actuel renforce le narcissisme en renvoyant chacun à lui-même comme s’il était le fondement et la mesure de tout. »

D.  Des renards libres dans un poulailler libre !

Pourquoi sont-ils violents à 14 ans ? Louis Roussel, démographe :

o   Aujourd’hui, beaucoup « partent de l’idée que l’enfant est naturellement bon, et qu’en se contentant de lui offrir un cadre bienveillant, tout se passera bien et qu’il va s’épanouir. L’amour ne suffit pas. Parce qu’en réalité, l’enfant n’est pas naturellement bon, comme le croyait Rousseau. Pas plus qu’il n’est mauvais. Il est "vide", dirais-je, et il faut le construire, tâche qui incombe en premier lieu aux parents. Cela ne va pas sans cris ni pleurs, parce que tout nourrisson se croit le centre du monde, existe d’abord entièrement dans le présent et exige, avec violence justement, la satisfaction immédiate de ses désirs. » « Ce qui menace finalement nos sociétés, c’est de retomber dans la violence originelle de l’homme. »

o   Jean-Claude Guillebaud  s’étonne qu’on s’interroge de voir émerger de plus en plus de violence : «  La violence est l’état naturel des sociétés. (…) L’une des premières missions que s’assigne la culture, c’est d’humaniser l’état de jungle ». La violence qui émerge actuellement résulte du fait qu’on a oublié cette évidence.

o   Là où l’on ne veut pas être limité par des lois et des cadres, c’est la loi et la tyrannie du plus fort qui domine. Là où il y a absence de loi, c’est la loi de la jungle qui domine. Des renards libres dans un poulailler libre !

o   Moins les membres d’une société veulent se limiter eux-mêmes de façon responsable, moins ils se responsabilisent, plus l’autorité doit suppléer par des lois, et finalement  les membres de cette société se retrouvent limités par de toutes parts par des lois que le gouvernement met en place pour limiter la loi de la jungle.

2. Les origines de l’individualisme contemporain (cf. Paul Valadier)

o   Ne pas voir d’abord l’individualisme comme « une révolte de l’individu, un caprice un peu irrationnel, injustifié, une maladie juvénile qui pourrait guérir. » (Valadier).

A. La pensée mère  de la société moderne

o   Toute société a une pensée mère. Or, l’individualisme est la pensée mère de la société moderne. C’est un trait culturel, le résultat d’un courant philosophique adopté il y a deux siècles. Tout ceux qui naissent dans cette société en sont imprégnés, qu’ils le veillent ou non. Ceci vaut pour nous tous, même si nous voulons lutter contre ce courant. Ce n’est pas forcément de la mauvaise volonté ou de l’égoïsme. L’individualisme est le fruit d’une longue histoire.

B. Contexte historique

o   Au Moyen-âge (en Europe), l’individu est au service de la collectivité, il y a une primauté de la collectivité sur l’individu. Ce rapport société – individu a régné jusqu’à la Révolution française. Celle-ci a été comme une révolte contre cette absorption de l’individu par la collectivité, en revendiquant les droits individuel. Cette revendication à l’autonomie va aller en s’accentuant, jusqu’à aujourd’hui.

o   On peut en percevoir à ce jour les excès : le droit à la liberté individuelle est devenu premier par rapport au droit à la vie. Et les effets pervers : XXème siècle : la violence devient un vrai problème social et politique

o   On a eu au XXème siècle comme deux modèles opposés de rapport individu – société : Le Communisme, où l’individu ne compte pas et est au service du système : si l’individu est un obstacle, on peut l’éliminer. L’ultra libéralisme, où la société n’a plus vraiment de consistance, et où l’individu est comme hypertrophié.

C. Idée de base du libéralisme 

o   Pour bâtir une société juste, on ne peut s’appuyer sur les idéaux des individus, car ceux-ci sont multiples. Il vaut mieux bâtir à partir des passions, en faisant converger les attentes individuelles, les intérêts des uns et des autres. La société trouvera son équilibre ainsi.

o   L’individu est la réalité de base du libéralisme. L’individu est comme un tout parfait et solitaire, se suffisant à lui-même. La société est comme le cadre extérieur (le décor) qui permet la réalisation de soi. Se suffire à soi-même, le souci de soi, voilà la clef de base de l’individualisme moderne. Ma destinée dépend de moi-même. L’individu ne veut tenir son bonheur que de lui-même (mais en même temps, il attend que la société soit à son service !).

o   La société est comme ordonnée au service de l’individu. L’individu moderne n’accepte pas de s’aliéner à la société, d’où la crise des valeurs collectives.  L’individualisme aboutit à une sorte de désintérêt pour la société, à un désengagement.

3. L’enfer c’est moi-même

o   Jean-Paul Sartre : L’enfer, c’est les autres <--> L’enfer, c’est moi-même lorsque je reste enfermé en moi-même : Conte chinois :

« Un mandarin partit un jour dans l’au-delà. Il arriva d’abord en enfer. Il vit beaucoup d’hommes, ils étaient maigres, affamés, furieux, malheureux. Ils étaient attablés devant des plats de riz, mais tous mouraient de faim, car ils avaient des baguettes longues de deux mètres, et ils ne pouvaient s’en servir pour se nourrir.

Puis il alla au ciel. Le décor est identique. Mais les hommes se portent bien et sont heureux. Ils sont attablés devant les mêmes plats de riz, avec les mêmes baguettes de deux mètres, mais chacun s’en sert pour nourrir celui qui est en face de lui »

o   Deux lieux identiques, deux lieux où l’on est libres, mais où cette liberté n’est pas comprise de la même manière. Dans le premier, la liberté est en fait emprisonnement et en fait source de mort. Dans l’autre, la liberté est source de vie, de joie, de relation. Je suis libre avec le prochain et à travers lui.

o   Une parabole vraie : Ile de Nauru : le paradis perdu. Une île dévastée par la surabondance. Quand la liberté conduit à l’enfer…

4. Une autre conception de la vie : L’ubuntu africaine

o   Un autre mode de culture radicalement autre que cet individualisme : L’Ubuntu, vision du monde africaine. La liberté et le bonheur se trouvent avec le prochain et à travers les autres. Le principe de l’ubuntu, c’est qu’un être humain n’existe qu’en fonction des autres êtres humains. Avoir de l’ubuntu, c’est dire : « Mon humanité est inextricablement liée à la vôtre ». Contrairement au « Je pense donc je suis », c’est plutôt : « Je suis humain parce que je fais partie de la même humanité que vous, parce que je suis avec vous et que je partage votre vie ». « Une personne qui a de l’ubuntu est ouverte et disponible, elle met les autres en valeur et ne se sent pas menacée s’ils sont compétents ou efficaces, dans la mesure où elle possède une confiance qui se nourrit du sentiment  qu’elle a d’appartenir à un ensemble, et qu’elle se sent rabaissée  quand les autres sont rabaissés, humiliés, torturés », et qu’elle se sent valorisée quand les autres sont valorisés.

o   Dans cette tradition, « l’harmonie, la convivialité, le sens de la communauté sont des biens précieux. Pour nous, l’harmonie sociale est le summum bonum, le souverain bien. Tout ce qui est susceptible de compromettre cette harmonie doit être évité comme la peste. Tout ce qui vous déshumanise me déshumanise fatalement .»

 

                                                                                                                 Maret Michel, Communauté du Cénacle au Pré-de-Sauges