Le discernement dans le NT

Dans le NT, il faut distinguer les Évangiles des Épîtres. Dans les Évangiles, le  discernement est vécu, mais non conceptualisé. Dans les Épîtres, face aux problèmes posés dans les communautés chrétiennes, le discernement est réfléchi et systématisé. Des critères de discernement sont établis.

1. Le discernement des disciples face à Jésus

Ø  « Lorsque (en effet) Jésus paraît, il oblige immédiatement tous ceux qu’il rencontre à se poser la question de savoir d’où il vient, quel est l’esprit qui l’anime et la puissance dont il dispose » [1]. Le discernement des contemporains de Jésus ne portait pas seulement sur son message, mais aussi et surtout sur sa personne. Était-il le Messie annoncé par les prophètes, ou même le Fils de Dieu ? Certains disaient de lui qu’il était possédé, que c’était par le chef des démons qu’il chassait les mauvais esprits. D’autres disaient de lui que c’était un pécheur, un glouton et un ivrogne, un ami des mal famés de la société. Après le discours à la synagogue de Capharnaüm, certains ont été scandalisés : « Cette parole est trop dure, qui peut encore l’écouter ? » (Jn 6) Chacun a dû se positionner face à lui.

Ø  Les apôtres et autres disciples ont dû en plus discerner l’appel de Jésus de tout quitter, leur travail, leur famille, et de le suivre.

Ø  Ce discernement des disciples est le plus souvent tâtonnant, parfois aveugle ou paralysé. Toute l’œuvre de Jésus est « d’éveiller chez les hommes ce regard qui, dans la foi, discerne enfin le secret de sa personne et de sa  mission. » [2] On voit le discernement à l’œuvre dans la con­fession de foi de Pierre à Césarée de Philippe. Jésus leur demande : « Pour vous qui suis-je ? » Et Pierre répond : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ». Jésus lui dit que ce ne sont ni la chair ni le sang qui lui ont révélé cela, mais le Père qui est dans les cieux. Mais, tout de suite après, lorsque Jésus fait savoir que ce Messie sera un Messie souffrant, Pierre s’oppose : « Cela n’arrivera pas ». Il n’est pas prêt à accueillir un Messie souffrant, ne correspondant pas à ses attentes. Et Jésus l’interpelle : « Arrière de moi Satan ». On voit ainsi deux esprits à l’œuvre en Pierre, presque simultanément.

A travers cet épisode, on découvre un élément important et pourtant étonnant dans le discernement ; une certaine obscurité ou ambiguïté. Dans un discernement des esprits, « il y a différents esprits à l’œuvre, des inspirations contradictoires que semblent venir de Dieu. C’est pourquoi le discernement suppose une obscurité ou une ambiguïté préalables. Si la voix et la volonté de Dieu sont parfaitement claires, il n’y a rien du tout à discerner. » [3]

Ø  En Mt 16, 3, Jésus invite ses disciples à savoir discerner les signes des temps, de la même manière qu’ils savent discerner les signes du temps (qu’il fait) : « Le soir venu, vous dites : "Il va faire beau temps car le ciel est rouge feu" ; et le matin : "Aujourd’hui, il va faire mauvais temps car le ciel est rouge sombre". Ainsi, vous savez discerner (diakrinô) l’aspect du ciel, et les signes des temps, vous n’en êtes pas capables ! »

2. Le discernement de Jésus sur lui-même et sa mission

Ø  Jésus a lui aussi du discerner ; discernement sur ce qu’il était et sur sa mission. Discernement aussi quand on le voit tenté au désert. Et puisque j’ai dit il y a un instant que le discernement présuppose une obscurité ou une ambiguïté préalables, il faut admettre que Jésus a été confronté à cette obscurité, comme nous.  Ainsi que le dit la lettre aux Hébreux, « il a été éprouvé en tous points comme nous, mais sans pécher » (He 4, 14-16) Il « est capable d’avoir de la compréhension pour ceux qui ne savent pas et s’égarent, car il est, lui aussi, atteint de tous côtés par la faiblesse » (He 5, 2) « Tout Fils qu’il était, il apprit par ses souffrances l’obéissance, et, ainsi conduit jusqu’à son propre accomplissement, il devint pour tous ceux qui lui obéissent cause du salut éternel » (He 5, 8-9)

Ø  Donc pour Jésus, tout n’était pas clair et limpide d’avance. Il a dû aussi discerner son identité divine et sa mission, avec toute l’obscurité que cela comporte. Mais à la différence de nous, sans pécher et sans se fourvoyer.

3. Le discernement systématisé dans les épîtres

a. Dans les lettres de St Jean

Ø  En 1 Jn 4, 1-3, l’apôtre appelle à discerner les esprits de ceux qui nous transmettent le message du Christ : « Bien-aimés, n’ajoutez pas foi à tout esprit, mais éprouvez (dokimazô) les esprits pour voir s’ils sont de Dieu ; car beaucoup de prophètes de mensonge se sont répandus dans le monde.». Ce discernement des esprits consiste ici à reconnaître sous l’influence de quel esprit quelqu’un parle ou agit. Celui qui a l’esprit de Dieu doit confesser que Jésus Christ venu dans la chair est le Fils de Dieu   = le critère de la foi.

Ø  Selon la première lettre de St Jean, cette foi au Christ doit s’authentifier par l’amour fraternel. Celui qui dit aimer Dieu et qui n’aime pas son prochain est un menteur
(1 Jn 4, 20). « Nous savons, nous, que nous sommes passés de la mort à la vie, parce que nous aimons nos frères. Celui qui n’aime demeure dans la mort… Petits enfants, n’aimons ni de mots ni de langue, mais en acte et en vérité. A cela nous saurons que nous sommes de la vérité » (1 Jn 3, 14.18) L’amour fraternel est donc la pierre de vérification de la foi et de l’amour de Dieu.

b. Dans les lettres de St Paul

Dans les lettres de St Paul, le discernement des esprits est donné par les antagonismes entre « esprit » et « chair », entre vraie et fausse doctrine, entre esprit de ténèbres et esprit de lumière, bien – mal, grâce – péché, homme nouveau – vieil homme, liberté - asservissement

Ø  1 Co 15, 1ss : Le critère de la fidélité à l’enseignement des apôtres: « Je vous rappelle, frères, l’Évangile que je vous ai transmis, que vous avez reçu et dans lequel vous demeurez fermes, par lequel aussi vous vous sauvez, si vous le gardez tel que je vous l’ai annoncé ; sinon, vous auriez cru en vain ». Tout commence par la foi que l’auditeur accorde à la Parole, et dans la suite, tout reste fondé sur la foi. Elle est la porte d’entrée de la vie chrétienne, sa racine. Mais elle n’est pas son aboutissement : Cette foi doit conduire à l’amour.

Ø  Paul, dans la lettre aux Romains, donne une quasi-définition du discernement : Rm 12, 2 : « Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais que le renouvellement de votre jugement vous transforme (metamorpheô) et vous fasse discerner (dokimazô) quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui plaît, ce qui est parfait »

Pour St Paul, il ne s’agit pas de découvrir tout simplement ce qui est bien, ce qui est juste, pour se contenter du minimum vital. Mais il s’agit de discerner ce qui est le meilleur, ce qui est parfait, et de progresser constamment. La vie spirituelle implique une attention aux signes de croissance de la vie, tout comme à ce qui peut être obstacle, gêne, paralysie, voire destruction de cette vie ; et comme une plante dans sa croissance a des besoins différents, il faut savoir reconnaître ceux-ci pour que notre croissance soit la meilleure.

Paul exprime ici une condition essentielle du discernement : la transformation intérieure qu’il suppose, transformation opérée par l’Esprit Saint, par l’amour.

D’autre part, le discernement doit se faire à la lumière de l’Évangile, en évitant de se laisser contaminer par les contre valeurs du monde = Ne vous laissez pas con­for­mer à ce monde-ci, mais laissez-vous conformer au Christ, laissez-vous métamorphoser par lui pour revêtir l’Homme nouveau à l’image de Dieu.

Ø   // Ph 1, 9-11 va dans le même sens, mais avec des termes qui expriment le progrès, la croissance dans la charité, la connaissance et le discernement : « Voici ma prière : que votre charité abonde encore et de plus en plus, en vive connaissance et en  tact affiné pour discerner tout ce qui convient le mieux, de telle sorte que vous soyez sincères et sans reproches pour le Jour du Christ, pour la gloire et la louange de Dieu ». Apparaît ici une notion importante pour le discernement : le tact affiné. Et ce tact affiné, cette clairvoyance trouve son origine dans l’amour.

Ø  Un passage de 1 Th 5, 19-22 invite à être ouvert à l’action de l’Esprit, tout en étant prudent et discernant si c’est vraiment l’Esprit de Dieu: « N’éteignez pas l’Esprit, ne méprisez pas les prophéties ; examinez tout avec discernement : retenez ce qui est bon ; tenez-vous à l’écart de toute espèce de mal » (dokimazô = éprouver, par exemple comme on éprouve et vérifie une pièce de monnaie ou un billet, ou encore une pierre précieuse).

Ø  Dans ces deux lettres, Paul restait très général par rapport au discernement, sans donner des applications concrètes. C’est ce qu’il fera dans la première lettre aux Corinthiens. Au Ch. 8, Paul pose des éléments de discernement par rapport à la question de savoir si l’on peut ou non manger de la viande sacrifiée aux idoles.

Ø  Le chrétien est libre, mais il doit pendre garde que son comportement ne devienne pas cause de trouble ou de  chute pour un autre frère ou sœur : « Prenez garde que cette liberté dont vous usez ne devienne  pour les faibles occasion de chute » (v. 9) 10, 23 : « Tout est permis, mais tout n’est pas profitable. Tout est permis, mais tout n’édifie pas. Que personne de vous ne cherche son propre intérêt, mais celui d’autrui… » La charité doit primer sur la liberté. « La charité est le critère suprême de la conduite chrétienne » [4], le critère majeur de discernement.

Ø  Dans la lettre aux Romains, au ch. 14, Paul reprend la question de la charité envers les « faibles ». Il dit que « le règne de Dieu n’est pas question de nourriture ou de boisson, mais justice, paix et joie dans l’Esprit Saint. Celui qui sert le Christ de cette manière est agréable à Dieu et approuvé par les hommes. Poursuivons donc ce qui favorise la paix et l’édification mutuelle » (Rm 14, 17) Donc, critères de la charité, de la construction de la communauté , de la justice, de la joie et de la paix.

Ø  Le critère de la paix est très important : le trouble, l’agitation, l’inquiétude, aussi bien en soi qu’autour de soi, ne sont pas du bon Esprit. Par contre, ce qui contribue à la paix en soi et autour de soi vient de Dieu. Les compagnes de la paix sont la justice, et la joie dans l’Esprit Saint, qui sont les principaux signes de l’avènement du Royaume de Dieu.

Ø  Le critère de la charité est formulé plus explicitement en 1 Co 13 : la charité est la pierre de vérification de tous les dons et charismes, et fina­lement de toutes les actions : « Quand j’aurais le don de prophétie et je con­naî­trais tous les mystères et toute la science, quand j’aurais la plénitude de la foi,  une foi à transporter des montagnes, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien. Quand je distribuerais tous mes biens en aumône, quand je livre­rais mon corps aux flammes, si je n’ai pas la charité, cela ne me sert de rien. »

Ø  Dans la lettre aux Galates, Paul donne le critère de la liberté intérieure. Le chrétien vit de la liberté des enfants de Dieu, de la liberté que donne l’Esprit : « C’est pour que nous soyons vraiment libres que le Christ nous a libérés » (Ga 5, 1) « Vous, en effet, mes frères, vous avez été appelés à la liberté. » (Ga 5, 13) « Là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté ». Donc, ce qui vient de l’Esprit de Dieu doit provoquer un accroissement de la liberté intérieure.  Ce qui étouffe, enferme, recroqueville, paralyse, ne vient pas du bon Esprit.

Cette liberté a néanmoins ses frontières : encore une fois, le critère de la charité : « Par la charité, mettez-vous au service les uns ders autres. Car une seule formule contient toute la loi dans sa plénitude : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » (Ga 5, 14)

Ø  Dans la lettre aux Galates, Paul décrit les différents esprits à l’œuvre dans la vie du chrétien et leurs fruits : « On connaît les œuvres de la chair : libertinage, débauche, idolâtrie, magie, haine, discorde, jalousie, emportements, rivalités, dissensions, factions, envie, beuveries, ripailles et autres choses semblables… Mais voici le fruit de l’Esprit : amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi, douceur, maîtrise de soi. » (Ga 5, 19-23) Comme on reconnaît l’arbre à ses fruits, on reconnaît l’esprit à l’œuvre dans l’être humain à ses fruits.

Ø  Dans la lettre aux Ephésiens, Paul appelle à discerner entre les œuvres de ténè­bres et les œuvres de lumière, pour vivre en enfants de lumière : Ep 5, 8-10 : « Autrefois vous étiez ténèbres ; maintenant vous êtes lumière. Vivez en enfants de lumière. Et le fruit de la lumière s’appelle bonté, justice, vérité. Discernez (dokimazô) ce qui plaît au Seigneur. Ne vous associez pas aux œuvres de ténèbres ; démasquez-les plutôt ». Encore une fois, on reconnaît les œuvres de lumière à leurs fruits . On retrouve la charité (bonté) et la justice.

Ce passage cite encore un autre critère : celui de la vérité. Il y a un lien très fort entre la lumière et la vérité. Jésus avait dit : « Qui fait la vérité vient à la lumière ». Le propre de la lumière est de mettre au grand jour, d’aider à voir clair. Celui qui agit dans la vérité n’a pas peur de la lumière. Par contre, ce qui n’est pas vrai, ce qui ne peut s’avouer, cherche à rester caché dans l’ombre.

Plus loin, au ch. 6, Paul appelle au combat contre les forces des ténèbres : « Rendez-vous puissants dans le Seigneur et dans la vigueur de sa force. Revêtez l’armure de Dieu, pour pouvoir résister aux manœuvres du diable. Car ce n’est pas contre des adversaires de chair et de sang que nous devons lutter, mais contre les principautés, contre les puissances , contre les régisseurs de ce monde de ténèbres, contre les esprits du mal. » (Ep 6, 10-17)

Ø  Mais Paul rappelle que Satan lui-même peut se déguiser en ange de lumière (cf. 2 Co 11, 14)  Mais même lorsque les fruits sont apparemment bons, la "queue de serpent" trahira toujours l’action de l’esprit mauvais ; et celui qui a le « tact affiné », la « connaturalité de l’amour », dont nous parlions précédemment, repère cette « queue de serpent » .

c. Résumé des divers critères des épîtres :

- Chez St Jean, le critère de la foi au Christ, et le critère de la charité, qui authentifie la foi.

- Chez St Paul, la fidélité à l’enseignement des apôtres (critère de la foi) ; la transformation intérieure du croyant, la croissance ; la charité, critère suprême de la conduite chrétienne ; la liberté intérieure ; la paix, la justice et la joie dans l’Esprit Saint ; la lumière, la vérité, le souci d’être vrai.

Ø  A l’opposé de ces signes qui authentifient un chemin guidé par l’Esprit de Dieu, Paul donne des signes du mauvais esprit : « Altération ou affaiblissement de la foi, (…) [perte de liberté intérieure, paralysie, enfermement, besoin de revenir à la loi] , peur, découragement ou perte de tout espoir, affadissement de l’amour qui peut tourner à la détestation ou à la révolte, trouble et inquiétude à la place de la paix, tristesse mortelle à la place de la joie, tromperie et besoin de cacher au lieu de vérité, obscurité intérieure chassant toute clarté »  (Gouvernaire, Op. cit, p. 38)

Ø  Il faut être conscient de l’ambiguïté d’un signe isolé:  Satan peut se déguiser en ange de lumière. Il faut tenir compte à la fois de plusieurs signes, et surtout les resituer dans un ensemble. Il faut « replacer chaque événement dans un mouvement d’ensemble. Car, pris isolément, découpé dans le temps sans avant ni après, un événement garde une signification ambiguë. (…) La signification d’un événement spirituel n’apparaît qu’une fois l’événement resitué dans le déroulement d’une vie personnelle ou collective, dans la continuité d’une expérience suffisamment cohérente, tout comme le mot n’acquiert son sens exact et précis que dans la phrase ou le discours.  »  (Gouvernaire, op. cit., p. 39)

Ø  Le discernement comporte deux pôles indissociables :

- Une part d’intuition et de souplesse, une part qui fait appel aux sens (le sentir spirituel) ; le discernement ne peut donc être enfermé dans des règles préfabriquées qu’il suffirait d’appliquer

- Un part plus rationnelle, faisant appel à l’intelligence. Le discernement n’est donc pas totalement désordonné. « Le "sentir" doit rester soumis à la critique, à la lucidité de "l’intelligence". » (Gouvernaire, op. cit., p. 42)

Ø  « L’objectif est d’atteindre un amour clairvoyant, qui conduise à la vraie liberté spirituelle » (14)

« Et le repère ultime sur lequel s’oriente le discernement pour choisir ce qui convient le mieux n’est autre que la croissance de tous et de chacun pour constituer le Corps du Christ. »      (Gouvernaire, op. cit., p. 42)

 

                                                                                          Maret Michel, Communauté du Cénacle au Pré-de-Sauges

 



[1] Thomas Green, L'art et la pratique du discernement spirituel, p. 42

[2] Thomas Green,  op. cit., p. 42.

[3] Thomas Green, op. cit., p. 43.

[4] Jean Gouvernaire, Le discernement chez St Paul, p. 10