L’été : Fidélité et consolation

1. Rappel : Dieu veut le bonheur de l’homme

o   A. Demoustier : « Dieu veut le bonheur de l’homme. Tel est le présupposé de base de tout discernement. » [1] Donc, « le bonheur, sa recherche et son accueil sont la marque et le point de repère essentiel de tout discernement. » [2] Donc, l’Esprit de Dieu va toujours dans le sens du bonheur, le mauvais esprit va toujours dans le sens du malheur.

o   St Ignace : « C’est le propre de Dieu et de ses anges de donner, dans leurs motions, la véritable allégresse et joie spirituelle, en supprimant toute tristesse et trouble que suscite l’ennemi. Le propre de celui-ci est de lutter contre cette allégresse et cette consolation spirituelle, en présentant des raisons apparentes, des subtilités et de continuels sophismes. » (§ 329)

o   A. Demoustier : « Qu’elle soit directe ou passe par l’intermédiaire de messagers, l’action de Dieu est caractérisée par la joie et l’allégresse. Une véritable consolation vient toujours de Dieu, directement ou indirectement. (…) A cette action divine s’oppose celle de l’ennemi qui, sur  la défensive, contre-attaque. Il cherche à lutter contre la paix en semant l’inquiétude. Ce qui augmente la tristesse et le trouble vient de l’ennemi. » [3]

2. Les trois formes de consolation

o   « J’appelle consolation quand se produit dans l’âme que motion intérieure par laquelle celle-ci en vient à s’enflammer dans l’amour de son Créateur et Seigneur et quand ensuite elle ne peut plus aimer aucune des choses crées sur la face de la terre pour elle-même, mais seulement dans le créateur de toutes ces choses.

o   De même quand elle verse des larmes qui la portent à l’amour de son Seigneur, soit à cause de la douleur ressentie pour ses péchés ou la Passion du Christ notre Seigneur, soit pour d’autres choses droitement ordonnées à son service et à son louange.

o   En définitive, j’appelle consolation tout accroissement de foi, d’espérance et de charité, et toute allégresse intérieure qui appelle et attire aux choses célestes et au salut propre de l’âme, l’apaisant et la pacifiant dans son Créateur et Seigneur. » (§ 316-317)

o   Selon St Ignace, il y a donc trois forme de consolations. Les deux premières touchent la sensibilité, l’affectivité de la personne. « La troisième correspond davantage à une manière de vivre et à un comportement. Elle ne s’adresse que secondairement à la sensibilité et correspond davantage à une manière de vivre qu’à un état d’âme. » [4]

A.    Quand l’âme s’enflamme d’amour pour son  Créateur

o   Dans la première forme, la consolation vient avec force. Elle est semblable à la passion amoureuse. Elle est donc vécue avec un sentiment très fort : « s’enflammer dans l’amour de son Créateur et Seigneur ». Elle est si forte qu’elle s’impose à la conscience.

o   Cette forme de consolation comporte deux éléments indissociables : un sentiment, une émotion forte ; mais aussi un mouvement, un élan, un dynamisme. Ce deuxième élément - « elle ne peut plus aimer aucune des choses crées sur la face de la terre pour elle-même, mais seulement dans le créateur de toutes ces choses » - est un élan vers les autres. Il n’est pas coupure du créé, de la réalité,  mais une considération de la réalité dans le regard de Dieu. Il ne coupe pas du créé, mais le rend à sa vérité, le fait voir dans le regard de Dieu.

o   Bien sûr, il faut accueillir ce type de consolation avec gratitude. Mais il faut quand même la vérifier, la discerner. Il faut vérifier :

- Que je ne sois pas focalisé par un projet, un objet. Si le sentiment est très fort, il doit se vivre dans un certain calme, dans la paix. Cette consolation ne doit pas cohabiter avec une excitation ou précipitation.

- La consolation ne doit pas fermer la personne sur elle-même, mais au contraire, l’ouvrir davantage à la réalité, aux personnes.

- Cette consolation doit aussi être dynamisme : elle  fait bouger et produit quelque chose.

B.    Des larmes portant à l’amour

o   Ce qui est ressenti est de l’ordre d’une émotion, d’une douleur, mais portant à l’amour. Elle fait sortir en « portant à… »

o   Ce type de consolation n’est pas nécessairement aussi intense que le précédent. « Elle ne s’impose pas à la sensibilité. » (Demoustier)

o   Si on reprend l’image de la passion amoureuse, après le premier temps du « tout feu tout flamme », il y a le temps des séparations, le temps ou l’on se rend comte que notre amour, et  celui de l’autre, n’est pas ce que l’on croyait.

o   Dans la pratique, ce type de consolation n’est pas si aisé à accueillir : souvent ce type de consolation fait revivre de vieilles blessures mal cicatrisées dont la personne peut se défendre.

Mais aussi, il faut accepter de se laisser pleurer, ce qui ne va pas de soi, surtout pour les hommes…

Ce peut être au contraire la fuite en avant dans les larmes et la dramatisation, en esquivant la sortie de soi à laquelle devrait conduire la consolation.

C. tout accroissement de foi, d’espérance et de charité, et toute allégresse intérieure

o   Ce type de consolation nous est peut-être plus familier. Elle n’est pas du même ordre que les 2 précédentes. Elle n’est plus de l’ordre d’une émotion, d’un sentiment passager, mais elle est un état stable. Elle peut s’insérer dans toutes les situations de la vie.

o   Si on reprend l’image de la passion amoureuse, c’est l’étape où l’amour s’est stabilisé : ce n’est plus « tout feu, tout flamme » comme au départ. Mais un amour dans une force à la fois déterminée et paisible.

o   Ce type de consolation est plus discret que les deux précédents, et il faut savoir la reconnaître, sinon on risque de passer à côté. Elle est un peu de l’ordre de la révélation de Dieu à Élie au Mont Horeb. Il faut se rappeler que l’Horeb, c’est un autre nom pour le Mont Sinaï, la montagne où Dieu s’est manifesté au peuple d’Israël d’une manière impressionnante : tremblement de terre… Or, pour Élie, il est dit que Dieu n’était pas dans l’ouragan, pas dans le tremblement de terre, mais dans le souffle d’une brise légère. Et c’est au bruit de ce souffle qu’Élie sort pour accueillir le Seigneur.

o   Parfois, dans la vie, Dieu se manifeste à nous dans une force qui s’impose à notre conscience. Puis, il se fait plus discret, et on risque de ne plus le repérer, de ne plus le reconnaître. Souvent, cette présence n’est repérée qu’après coup, à ses effets. un peu comme on ne peut voir la brise légère, ou même ne pas l’entendre, mais on peut repérer ses effets : le frissonnement des feuilles des arbres, l’herbe qui s’agite…

o   La principale caractéristique de cette consolation, et du reste de toute consolation, c’est un accroissement de foi, d’espérance et de charité.

D. Quelques précisions sur ces trois types de consolations

o   Dans ces trois types de consolations, « la consolation est caractérisée par deux aspects qui vont toujours ensemble : 1. Elle est dynamisme, mouvement. Elle produit quelque chose. Elle répond au principe de réalité. 2. Elle est aussi consolante. Elle satisfait l’affectivité. Elle répond au principe  de plaisir. » [5]

o   Et aussi bien dans le dynamisme que dans la force consolante, il y a différents degrés de force : très fort dans le premier type, beaucoup plus discret dans le dernier. Quoique dans le dernier type de consolation, la force consolante peut être ténue, mais le dynamisme intérieur puissant.

o   Ces trois types de consolation « se succèdent selon une progression cohérente qui n’est pas sans correspondre aux étapes de la formation de la personnalité décrite par la psychologie. La première correspond à l’expérience amoureuse. Comme l’intensité de l’expérience ne peut pas durer longtemps, l’affectivité vivra douloureusement sa disparition. Elle apprendra alors à laisser s’exprimer  cette douleur dans un équilibre à trouver entre maîtrise et démaîtrise et se laissera peu à peu éduquer jusqu’à vivre paisiblement la simplicité de la vie quotidienne. »  [6]

3. Le caratère ambigu de la consolation

o   Lorsque l’on a parlé de la désolation, j’ai dit que, pour les âmes fondamentalement orientées vers Dieu, la désolation n’est jamais la voix de Dieu. Il est vrai qu’il la permet parfois, parce qu’il peut la faire concourir au bien de la personne, mais il ne la cause jamais. 

o   Malheureusement, on ne peut tout simplement inverser le principe pour la consolation, et dire que la consolation vient toujours de Dieu. Car le mauvais esprit est père  du mensonge, et il n’a aucun scrupule à contrefaire la voix de Dieu quand cela l’arrange. Lorsqu’il ne peut plus faire tomber la personne sous apparence de mal, il va le faire sous apparence de bien : il se déguise en ange de lumière, et n’hésite pas à prendre même le visage de la consolation.

o   St Ignace : « C’est le propre de Dieu et de ses anges de donner, dans leurs motions, la véritable allégresse et joie spirituelle, en supprimant toute tristesse et trouble que suscite l’ennemi. Le propre de celui-ci est de lutter contre cette allégresse et cette consolation spirituelle, en présentant des raisons apparentes, des subtilités et de continuels sophismes. » (§ 329)

o   Un mot capital dans cette affirmation de St Ignace : « véritable ». Dieu seul peut donner la véritable consolation. Le problème est donc de distinguer les vraies des fausses consolations. Ce qui est d’ailleurs la partie centrale des règles de la 2ème semaine des exercices.

o   Comment distinguer les vraies des fausses consolations ? « Aussi rusé et menteur que soit le mauvais esprit, il n’est jamais capable d’imiter parfaitement les consolations de Dieu. Il peut produire des extases et des visions, et peut encourager, pour ses propres fins, les projets humanitaires les plus nobles et le zèle apostolique le plus intense, mais la queue de serpent sera toujours visible quand le malin est en scène. Pour ceux qui ont des yeux pour voir et qui possèdent l’expérience  de ses façons de faire, les empreintes du mauvais esprit gâcheront toujours ses imitations les plus habiles. » [7]

4. la consolation sans cause précédente

o   Il existe un type de consolation qui ne peut venir que de Dieu, c’est la consolation que St Ignace appelle « sans cause précédente » : « C’est seulement à Dieu notre Seigneur qu’il appartient de donner à l’âme une consolation sans cause précédente, car c’est le propre du créateur d’entrer, de sortir, de produire en elle une motion, l’amenant tout entière à l’amour de sa divine Majesté. je dis : sans cause, c'est à dire, sans que, préalablement, elle ne sente ou ne connaisse quelque objet grâce auquel cette consolation pourrait venir par le moyen de ses actes de l’intelligence et de la volonté. » (§ 330)

o   L’exemple biblique de consolation sans cause précédente : la conversion de St Paul sur le  chemin de Damas. Sans cause précédente car tout allait dans le sens contraire de recevoir une Révélation du Christ, alors qu’il allait précisément à Damas pour emprisonner des chrétiens.

o   Un exemple inverse, de consolation avec cause précédente : une méditation sur un passage biblique, ou un chant liturgique, qui m’amènent à être rempli du sentiment de l’amour de Dieu. De fait, la plupart de nos consolations ont une cause précédente. Et les cas de consolation sans cause précédente sont plutôt rares.

o   Donc, les consolations sans cause précédente viennent nécessairement de Dieu. Donc, il semblerait que les inspirations que nous avons eues au cours de cette consolation viennent aussi de Dieu, qu’elles soient bien le chemin de Dieu. Malheureusement, ce n’est pas si simple. St Ignace nous rend attentif à distinguer le temps de la consolation proprement dit, et le temps qui suit où l’âme reste toute brûlante des effets de la consolation : « Souvent en effet, dans ce second temps, soit par notre raisonnement qui fait des liaisons et des déductions à partir de nos idées et de nos jugements, soit du fait du bon esprit ou du mauvais, nous concevons divers projets ou diverses opinions qui ne sont pas donnés immédiatement par Dieu notre Seigneur. C’est pourquoi il est nécessaire de les examiner très  attentivement avant de leur donner un entier crédit et de les mettre à exécution. » (§ 336)

o   Je peux vivre un moment extrêmement fort avec le Seigneur, et dans le temps qui suit, encore enflammé d’amour, je sens que je dois faire comme St Nicolas de Flue, et je décide de quitter ma femme pour aller vivre en ermite…

o   Le temps qui suit la consolation est un temps où nos facultés de raisonnement et d’imagination deviennent  très actives, où mes émotions influent en plus sur elles. Et ceci n’est pas un mal. Nous devons seulement pas prendre pour argent comptant les inspirations et intuitions que nous recevons dans ces moments-là. Elles devront être discernées comme toute autre intuition venant d’un autre contexte.

o   St Ignace nous rend attentif à examiner le déroulement de nos pensées : le début, le milieu et la fin : « Nous devons être très attentifs au déroulement de nos pensées. Si le commencement, le milieu et la fin sont entièrement bons et entièrement orientés vers le bien, c’est le signe du bon ange. Mais si le déroulement des pensées qui nous est présenté aboutit à quelque chose de mauvais, ou qui se détourne du bien, ou qui est moins bon que ce que l’âme s’était proposé de faire, ou encore qui affaiblit, inquiète ou trouble l’âme en lui enlevant la paix, la tranquillité ou la quiétude qu’elle avait auparavant, c’est un signe clair que cela vient du mauvais esprit. » (§ 333)

o   Il y a une question que certains chrétiens se posent parfois, et selon T. Grenn, ceux qui se la posent de cette manière font fausse route : « Est-ce que cette consolation que j’ai eue vient de Dieu ou de ma propre imagination ? » Or, « si nous en croyons saint Ignace (…), Dieu opère normalement, et pendant presque toute notre vie, précisément par notre imagination, notre intelligence et nos sens. La vraie question serait : " Que ce soit d’une manière surnaturelle, ou par mes propres facultés, est-ce bien Dieu qui agit, qui me parle ou pas ? » [8]. Autrement dit, il ne faut pas croire pouvoir accès à Dieu en direct, sans l’intermédiaire de nos sens, de notre intelligence, de notre imagination, de notre affectivité.

5. La consolation est humanisante

o   La consolation est une visite de Dieu. Et le Dieu qui visite l’âme est le même que le Dieu créateur. Il est à la fois le Dieu créateur et qui recrée la personne. Par sa consolation, Dieu recrée, restaure sa créature, restructure son être. Parce qu’elle est divine, la consolation est à la fois créatrice et unifiante.

o   La consolation authentique est donc humanisante, sanctifiante. « Elle rend l’homme plus humain, plus ressemblant à l’image de Dieu dans sa perfection, l’humanité de Jésus-Christ. » [9]

 


                                                                                                                                          Maret Michel, Communauté du Cénacle au Pré-de-Sauges



[1] A. Demoustiers, Vers le bonheur durable. Supplément Vie Chrétienne N° 366, p. 69

[2] Op. cit., p. 7.

[3] Op. cit., p. 72.

[4] Op. cit., p. 34.

[5] A. DEMOUSTIER, Supplément Vie Chrétienne N° 316, p. 9.

[6] A. DEMOUSTIER, Supplément Vie Chrétienne N° 316, p. 9.

[7] T. GREEN,  Art et pratique du discernement spirituel,  p. 147.

[8] T. GREEN, op. cit., p. 155.

[9] A . Demoustiers, Vers le bonheur durable. Supplément Vie Chrétienne N° 366, p. 44.