La liberté est à accueillir et à conquérir

1. Passer de la division intérieure à l’unification

Ø Le principal obstacle au manque de liberté est une division intérieure. Celle-ci est bien exprimée par St Paul en Rm 7, 15-25 : « Vraiment, ce que je fais, je ne le comprends pas : car je ne fais pas ce que je veux, mais je fais ce que je hais… » S’applique d’abord au péché, mais pas seulement… A. Grün dit que «nous devons reconnaître qu’il y a en nous quelque chose qui nous pousse à rater notre but, à vivre à côté de notre véritable identité d’être humain. » (Ce que je veux, p. 46) Il y a en nous comme une loi de nature contre laquelle on peine à se défendre.

Ø Histoire de l’âne de Buridan : « Au soir d’une longue journée de marche, un maître propose à son âne un sceau d’avoine et un sceau d’eau et les dispose à égale distance de l’âne. Ce dernier, qui avait aussi soif que faim ne sait pas lequel choisir : sceau d’eau ? Sceau d’avoine. Il hésite tant et tant qu’il finit par en mourir. »

Ø Cette histoire de l’âne de Buridan, c’est un peu notre histoire. Nous sommes souvent intérieurement partagés, surtout en notre siècle, et cela nuit gravement à notre liberté. Nicolas Berdiaef le formule de manière moins imagée : « C’est une vérité qu’il ne faut se lasser de répéter, que l’homme est un être contradictoire et en conflit avec lui-même. L’homme recherche la liberté, il y aspire sans cesse et de toutes ses forces, et il arrive cependant que non seulement il tombe facilement en esclavage, mais qu’il aime l’esclavage. L’homme est à la fois esclave et roi. » [1]

Ø Cette division concerne différents niveaux :

§  Nous avons intérieurement le désir d’être libre, de vivre authentiquement selon les valeurs qui nous tiennent à cœur, conformément à ce que nous sommes profondément. Mais simultanément, nous cherchons l’approbation des autres, nous sommes sensibles à l’opinion de notre entourage, nous recherchons les honneurs, nous sommes motivés par un désir de réussir notre vie, désir du succès, un désir d’acquérir un certain standing, un désir de correspondre à certains modèles sociaux pour être des gens biens ou de bons chrétiens.

§  Une cause fondamentale de division : le péché. A. Grün : « Le péché nous divise intérieurement, il abolit l’unité de la pensée et de l’action, sépare le vouloir et le faire, scinde notre volonté en deux parties, l’une qui veut le bien et l’autre qui veut consciemment le mal. » (Ce que je veux, p. 49)

§  Les passions humaines sont aussi une cause majeure de division. En soi, elles sont des énergies vitales de l’être et sont donc des choses bonnes. Mais comme ce sont des énergies puissantes, elles demandes à être maîtrisées, sans quoi elles font des dégâts. Or, bien souvent, nous n’en sommes pas pleinement maîtres. A. Grün : « Le but de toutes ces démarches est d’accéder à la fameuse apatheia, de se libérer de ses passions. L’apatheia est un état dans lequel mes passions ne me gouvernent pas, mais dans lequel elles sont à mon service, dans lequel elles sont appaisées. » (Ce que je veux, p. 64)

Ø Comment résoudre cette division intérieure ? En devenant soi-même. J. Philippe, La liberté, p. 143ss : Un des besoins les plus fondamentaux de l’être humain est le besoin d’identité. Malheureusement, nous nous construisons presque tous une identité compensatoire, issue des modèles environnants, et qui vise à combler le manque issu de nos blessures. Ce besoin d’identité cherche souvent à s’assouvir par l’avoir : par certains biens matériels ou un style de vie extérieur. Il cherche aussi à se réaliser par le faire : je réalise mon identité par la réussite professionnelle, par des compétences, par le sport, par des pratiques religieuses. Mais, dans ces deux cas, on cherche à assouvir un besoin d’être par de l’avoir ou du faire, et cela ne peut donc pas marcher.  J. Philippe, La liberté, p. 146 : « Ce moi artificiel a certaines caractéristiques qui lui sont typiques : comme il est artificiel, il requiert une grande dépense d’énergie pour être entretenu, et comme il est fragile, il demande à être défendu. (…) La frontière de cette baudruche, loin d’être souple, est donc constituée de "tours de garde" pour protéger cette identité factice. » Malheur à celui qui ose franchir cette frontière et menace cette identité.

Pour résoudre cette division, « il faut rester en soi pour retrouver son propre centre. » Devenir vraiment soi-même. Ordonner, trier la multiplicité de mes pôles d’intérêt, d’attraction, pour revenir peu à peu de la dispersion à l’un : A. Grün : « Quelle est mon aspiration la plus profonde ? En quoi est-ce que je vis à côté de ma vérité ? Qui suis-je vraiment ? Quelle est cette image originelle et authentique que Dieu se fait de moi ? » (Ce que je veux, p. 62. 63) « Y a-t-il en nous un point central où tout coïncide et quel est-il ? » (Ce que je veux, p. 17) Trouver l’unité en soi, sa vérité profonde, qui je suis vraiment (cf. p. 14-17). Vivre conformément à notre nature.

Être libre, c’est se débarrasser du faux moi, pour devenir vraiment soi-même. « La liberté engendrée par la mort de notre faux moi amène à la pleine acceptation de ce que nous sommes et de notre monde tel qu’il est », autrement dit à l’acceptation du réel. Être en harmonie avec soi-même, avec les Autres, avec la Création, avec Dieu.

Devenir soi-même est comme une nouvelle naissance : A. Grün : « En effet, c’est bien là une nouvelle naissance, une résurrection, quand quelqu’un réussit à se débar­rasser de ses divisions intérieures, à retrouver son intégrité et sa personnalité, quand il peut enfin se lever, se dresser sur ses deux jambes, accéder à sa véritable identité, oser se révolter contre le rôle mortifère qu’il a joué jusqu’ici. » (Ce que je veux, p. 33)

2. Épictète : Nul ne peut nous blesser si nous n’y consentons pas

Ø Épictète, un philosophe de l’antiquité grecque, était un esclave au service d’épaphrodite qui le traitait de façon inhumaine. Or, Épaphrodite était lui-même un esclave qui avait été libéré par Néron, et cela ne l’a pas rendu plus tendre envers Épictète. Épictète a appris de cette expérience avec Épaphrodite  que celui-ci, « n’ayant pas assimilé ses propres souffrances, il les a transférées sur les autres. (…) Les blessures qui n’ont pas été "travaillées" nous condamnent à nous faire du mal ou à en faire aux autres. » (A. Grün, in Conquérir, p. 15)

Ø Épictète a établi une des premières théorisations de la liberté[MM1] . Il disait : « Il y a ce qui dépend de nous, il y a ce qui ne dépend pas de nous. » « Si tu veux être libre, applique ta volonté à ce qui dépend de toi (…). Si, au contraire, tu comptes sur ce qui échappe à ton pouvoir (…), tu ne pourras qu’être malheureux. » [2]

Une affirmation centrale chez Épictète, et constamment citée par les Pères de l’Église est que « nul ne peut nous blesser si nous n’y consentons pas. » (A. Grün, Conquérir, p. 16) Cette affirmation d’Épictète est un peu choquante de prime abord, mais il faut bien la comprendre. Le petit enfant, par exemple, n’a pas la maturité requise, la liberté, pour filtrer ce qui peut le blesser ou pas ; il est donc inévitablement blessé. « Chez Épictète, cette thèse revient continuellement. Elle est l’expression de la liberté intérieure, qui appartient à la nature humaine. L’être humain est libre inté­rieu­re­ment. (…) Quand un homme est totalement lui-même, quand il a trouvé son équilibre, il ne peut alors être blessé par personne, nul n’a pouvoir sur lui. » (A. Grün, Conquérir, p. 16-17)

Ø  « Toute sa philosophie tourne autour de cette question : Comment l’être humain peut-il être libre face aux blessures qui lui sont infligées par les autres ? » (A. Grün, Conquérir sa liberté, p. 16)

Selon Épictète, ce ne sont pas les événements en soi qui nous blessent, mais le sens que nous leur donnons. Nous ne voyons jamais la réalité de manière totalement objective, mais toujours à travers nos lunettes particulières que sont notre interprétation, nos attentes, nos peurs, nos projections… Ce sont elles qui donnent aux événements leur caractère plus ou moins blessant. Tous les événements que nous vivons passent à travers notre grille d’interprétation. Nous voyons presque toujours le prochain, en particulier celui qui nous est antipathique, à travers l’idée que nous nous faisons de lui. Nous avons donc à soumettre à examen nos interprétations et représentation des évènements, et les mettre dans la lumière de Dieu. Bien souvent, ceux-ci n’ont pas de raison de nous blesser[MM2] .

Ø Comment être libre face aux blessures qui nous sont infligées ? Selon Épictète, en rejoignant  le Moi intérieur, le Moi spirituel. Celui qui vit dans ce Moi intérieur est en harmonie avec lui-même, et rien ne peut l’atteindre profondément. Ce Moi intérieur, c’est « le vrai Soi-même, le cœur le plus intime de la personne ou encore la conscience, l’instance intérieure qui juge tout. Celui qui se laisse guider par son vrai Soi "n’ambitionne rien de ce qui n’est pas en son pouvoir, ne craint rien". Il "a fait de son Moi une forteresse inaccessible et inexpugnable où règnent la liberté, l’ataraxia (la tranquilité), l’apatheia (l’impassibilité), l’eustatheia (la fermeté, le calme),l’euroia (la félicité, littéralement un riche courant), en un mot, la béatitude. » (A. Grün, Conquérir, p. 18) Donc, pour être libre, il faut accéder au vrai Moi sur lequel les choses n’ont aucun pouvoir.

Ø Concernant les blessures que nous avons subies durant notre enfance, et sur lesquelles nous n’avions et nous n’avons encore aucun pouvoir, quelqu’un disait que nous ne sommes pas responsable de nos blessures, de notre passé, mais de ce que nous faisons de nos blessures et de notre passé.  Nous pouvons les entretenir, les cultiver. Ou bien les assumer, les transfigurer. « Pour Hildegarde de Bingen, le fait de savoir comment pouvoir changer nos blessures en perles est le problème central de la croissance humaine. » (A. Grün, Conquérir, p. 63) Rappelons-nous que la perle découle d’une blessure au creux d’un coquillage.  B. Cyrulnik définissait ainsi la résilience : « Lorsqu’un grain de sable pénètre dans l’huître et l’agresse, l’huître doit se défendre en sécrétant de la nacre. Cette réaction de défense donne un bijou dur, brillant et précieux : la perle ». La perle naît donc d’une blessure au creux d’un coquillage, et sans blessure, pas de perle.

3. Consentir à ce que l’on n’a pas choisi

Ø J.-L. Brugès donne une définition possible de la liberté : « La capacité dont dispose chaque homme de choisir sa vie. » (Précis, 2 II, p. 146) Être libre c’est être en quelque sorte « le capitaine de sa destinée, l’artisan de son devenir, l’architecte de sa construction personnelle. » (Précis, 2 II, p. 146)

Ø Choisir et non pas subir. Choisir même ce que nous n’avons pas voulu : J. Philippe : « Qui veut accéder à une vraie liberté intérieure doit s’entraîner à accepter paisiblement et de bon gré bien des choses qui semblent contredire sa liberté. » (La liberté, p. 26) J. Philippe dit que face à la vie, et aux évènements pénibles qu’elle nous réserve, il y a trois attitudes possibles : la révolte, la résignation, ou le consentement.

Consentement non pas dans le sens de fermer les yeux sur une réalité négative, voire de l’appeler bien ; ni dans le sens de tolérer les injustices et le mal en laissant faire. Il y a parfois de saines révoltes contre les injustices de ce monde. Mais consentement dans le sens de, face à une réalité que je ne peux changer, essayer de me changer moi-même et d’accueillir cette réalité en gardant la paix intérieure. Mais la révolte intérieure, en laissant fermenter en soi le mal subi, la résignation, en ruminant intérieurement contre le coupable, ne sont pas des attitudes bénéfiques, ni pour moi, ni pour changer la situation négative. J. Philippe dit très justement qu’ « on ne peut transformer de manière féconde le réel que si l’on commence par l’accepter. » (Liberté, p. 33)

Consentement dans une vision d’espérance, dans le sens de ce que disait St Paul Rm 8, 28 : « Tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu. »  St paul disait encore : « Ne te laisse pas vaincre par le mal, sois vainqueur du mal par le bien. » (Rm 12, 21) J. Philippe : « C’est une vérité absolument fondamentale : Dieu est capable de tirer profit de tout, du bien comme du mal, du positif comme du négatif. C’est en cela qu’il est Dieu, et qu’il est le "Père tout-puissant" que nous confessons dans le Credo. » (La liberté, p. 44)

Ø Dieu peut tirer profit de tout, il peut transformer la blessure de notre vie en perle, une impasse en chemin, un mur en passage.

A.   Dire oui à ce que nous sommes

Ø J. Philippe : « La personne que Dieu aime avec la tendresse d’un Père, qu’il veut rejoindre et trans­former par son amour, ce n’est pas la personne que j’aurais aimé être, ou que je devrais être. C’est celle que je suis, tout simplement. » (La Liberté, p. 30) Nous n’avons pas besoin d’être quelqu’un de bien, ou une personne idéale, pour être aimé. J. Philippe : « Le regard de Dieu sur nous nous autorise à être nous-mêmes, avec nos limites et nos insuffisances, nous donne "droit à l’erreur",  et nous délivre pourrait-on dire de cette sorte de contrainte, de cette obligation dont nous nous sentons parfois prison­niers (…) de devoir être en fin de compte autre chose que ce que nous sommes. » (La liberté, p. 36)

B. Accueillir les autres tels qu’ils sont

Ø J. Philippe : « Il y a un lien profond et à double sens entre acceptation de soi et acceptation des autres. L’une favorise l’autre. Souvent nous n’arrivons pas à accepter les autres parce que dans le fond nous ne nous acceptons pas nous-mêmes. Celui qui n’est pas en paix avec soi-même sera nécessairement en guerre avec les autres. La non acception de soi crée une tension intérieure, une insatisfaction, une frustration que nous reportons souvent sur les autres, qui deviennent les boucs émissaires de nos conflits intérieurs. » (La liberté, p. 41-42)

Ø J. Philippe : « Si je n’accueille pas les autres tels qu’il sont (si par exemple je passe mon temps à leur en vouloir de ne pas correspondre à mes attentes), là encore, je ne permets pas au Saint-Esprit d’agir positivement dans ma relation avec eux, et de faire de cette relation une occasion de changement pour eux. » (La liberté, p. 31-32) La rancune est un esclavage qui lie l’autre aux torts qu’il a commis, mais aussi qui me tient lié à cette personne.

Ø Accepter l’autre tel qu’il est, c’est aussi entrer dans un regard d’espérance, le regard de Dieu : c’est croire qu’il a la possibilité de changer, d’évoluer, c’est continuer de lui vouloir le bien. C’est devenir les dignes enfants du Père qui fait briller son soleil sur les bons et sur les méchants.

Ø J. Philippe : « Nous avons une tendance fortement enracinée à rechercher dans la relation à l’autre ce qui peut combler nos manques, les manques de notre enfance parti­c­ulièrement. Les imperfections des autres, les déceptions qu’ils nous causent, nous obligent  à nous efforcer de les aimer d’un amour véritable, à établir avec eux  une relation qui ne reste pas dans la recherche inconsciente de satisfaction de nos propres besoins, mais tend à devenir pure et désintéressée comme l’amour divin lui-même. (…) Les déceptions dans l’amour à l’autre nous font passer d’un amour "idolâtri­que (un amour qui attend trop) à un amour réaliste, libre et donc finalement heureux. » (La liberté, p. 72-73)

C.  Accueillir la vie telle qu’elle est

Ø Accueillir la vie telle qu’elle est, et non pas telle que j’aurais souhaité qu’elle soit. Choisir les évènements de ma vie, en y consentant vraiment, en posant un acte de liberté, et non pas les subir. Vivre, et non pas attendre de vivre dans l’espoir d’un hypothétique futur meilleur. On peut passer à côté de la vie en restant constamment projeté dans l’avenir, et en passant ainsi à côté du réel.

Ø Il y a peut-être un ou des évènements de ma vie qui restent mortifères parce que je ne les pas acceptés, parce que je reste sous le mode de la rancune.

Ø C’est aussi le sens de la parole du Christ : « Ma vie, nul ne me la prend, mais c’est moi qui la donne. » (Jn 10, 18) J. Philippe : « Par le consentement libre, la vie prise devient une vie donnée. (…) Notre liberté a toujours ce merveilleux pouvoir : faire de ce qui nous est pris (par la vie, les événements, les autres…) quelque chose qui est offert. (…) Par notre liberté, il n’est aucun événement de notre vie, quel qu’il soit, qui ne puisse recevoir une signification positive, être l’expression d’un amour, devenir abandon, confiance, espérance, offrande… Les actes les plus importants, les plus féconds de notre liberté ne sont pas tant ceux par lesquels nous transformons le monde extérieur que ceux par lesquels  nous modifions notre propre attitude intérieure, pour donner un sens positif à quelque chose, en nous appuyant en ultime instance sur la ressource de la foi, selon laquelle nous savons que de tout sans exception Dieu peut tirer un bien. » (La liberté, p. 57-58)

Un passage de notre Règle de vie : « Ton cheminement sur les sentiers de la vie variera au cours des années. Il y a des années de bonheur, des années de souffrances ; des temps d’abondance, des temps de dénuement ; (…) Tout cela fait partie de la vie, et cela vaut la peine de ne pas s’arrêter en chemin. Tout peut devenir occasion de croissance, de naissance » (ch. 13)

4. L’enfantement de l’homme par la liberté

Ø Parlant de la liberté, le Catéchise de l’Église Catholique dit : « Quand il agit de manière délibérée, l’homme est, pour ainsi dire, le père de ses actes» (N° 1749)

Ø Grégoire de Nysse va encore plus loin : nous sommes nos propres parents, nous nous enfantons nous-même en posant des actes libres : « Tous les êtres soumis au devenir ne demeurent jamais identiques à eux-mêmes. Ils passent sans cesse d’un état à l’autre et naissent continuellement. (…) Mais ici la naissance ne vient pas d’une intervention étrangère : elle est le résultat d’un choix libre. Nous sommes ainsi, en un sens, nos propres parents, nous créant nous-mêmes tels que nous voulons être, et, par notre volonté, nous nous façonnons selon le modèle qui nous a attirés. » (Vie de Moïse, II, 2-3[MM3] )

5. La responsabilité nous fait naître à nous-mêmes

Ø G. Cottier, «Il n'y a d'authentique liberté que responsable» (Questions de la modernité, p.  62) Être libre, être homme, c’est être responsable. La responsabilité est comme le revers de la médaille de la liberté. L'étymologie du terme est éclairante: responsable vient du latin respondere qui signifie se porter garant, répondre de. A partir de ce sens étymologique, on peut dire qu'agir de façon responsable, c'est agir en essayant de prendre en considération les consé­quences de cet acte, d'être prêts à l’assumer et à en rendre compte, c'est à dire faire que cet acte soit mien, de sorte qu’il s’intègre à ma personnalité, et contribue à la croissance de mon être. Ainsi, en nous rendant responsable de nous-mêmes,  « la responsabilité nous fait naître à nous-mêmes. » (J.-L. Brugès, Précis, II 2, p. 135)

Ø La responsabilité nous rend aussi responsable de notre prochain : Cf. Caïn : « Suis-je le gardien de mon frère ? »( Gn 4, 9) Oui, je suis responsable de mon frère, de ma sœur en humanité. Il y a un devoir de solidarité entre tous le membres de la grande famille humaine.

H. Jonas a écrit un livre : Le principe responsabilité. Selon lui, l'être de toute personne entraîne un devoir être chez le prochain. L'auteur prend l'exemple modèle de la responsabilité parentale : l'être même d'un nourrisson, incapable de subvenir lui-même à ses besoins, implique le devoir  être des parents, c'est-à-dire s'occuper de lui. Cette responsabilité, ce devoir être des parents, est selon H. Jonas « l'archétype intemporel de toute responsabilité. » (Paris, Cerf, 1990, p. 179) Pour l'auteur, être responsable c'est en quelque sorte être pris en otage par ce qu'il y a de plus faible, de plus démuni, et de ce fait, être rendu dépendant.

Les premiers principes de cette éthique de responsabilité se formulent ainsi : « Agis de telle façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur la terre. » Et encore : « Agis de telle façon que les effets de ton action ne soient pas destructeurs pour la possibilité future d’une telle vie. »

                                                              Maret Michel, Communauté du Cénacle au Pré-de-Sauges

 



[1] De l’esclavage à la liberté de l’homme,  traduit par S. Jankélévitch, Paris 1990, p. 77

[2] Manuel, I, Paris 1962, coll. « La Pléiade », p. 1111-1112.


 [MM1] « Est libre celui qui vit comme il veut, qu’on ne peut ni contraindre ni empêcher ni forcer, dont les volontés sont sans obstacles, dont les désirs atteignent leur but, dont les aversions ne rencontrent pas l’objet  détesté. » (Entretiens, Livre IV, I, 1) Cité in Bruguès, Précis 2 II, p. 89.

 [MM2] Cf. aussi J. Philippe, La liberté, p. 78-79

 [MM3] Cité in Bruguès, Précis II 2, p. 137)